« Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel familial des Brettinoro, situé dans un quartier paisible et retiré ; ma vieille maison est pleine de choses assoupies et discrètes et vous ne courez aucun risque, ce me semble, de vous y sentir étranger. Tout en prenant le café nous deviserons de ce qui bon vous semblera ; les mille jolités qui meublent mon logis sauront bien nous offrir quelque sujet d’entretien de votre goût. Je me sens porté vers vous par une sympathie obscure encore, certes, mais dont nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt ou tard, la raison. Vos regards me parlent des plus chers moments de ma vie passée. Par Caïn dans les taches de la lune ! où donc les ai-je déjà vus, ces yeux qui semblent n’avoir jamais contemplé l’horrible nudité de la vie ? Que de choses j’aurais à vous dire ! Ah ! mignonne ensorceleuse, concubine du Diavolo ! Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées ! O mon amour ! ô le plus venimeux des reptiles de l’enfer ! » — « Eh ! quoi ! s’écriait-il soudain, étendant le bras vers une vieille maison seigneuriale à moitié ensevelie sous un riche feuillage d’automne ; le hasard vous a guidé vers ma demeure ; car l’agréable ruine que voici porte le nom pompeux de palais Brettinoro. Un instant, un seul, et je suis tout à vous, corps et âme, monsieur le chevalier ! »

Tout en parlant, mon Antisthène s’était insensiblement éloigné de quelques pas, et maintenant je l’apercevais qui, levant bien haut, à la façon des chiens, une jambe décharnée d’ancien maître de danse, arrosait en toute hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les yeux. Les fenêtres de l’hôtel Brettinoro me firent songer à des regards voilés d’une taie mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au beau milieu de la principale porte, la courbe audacieuse d’une nature de Titan. Mon regard erra distraitement sur la sombre façade dont la vue donnait froid au cœur. Je murmurai, dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli. L’heure était fraîche et frémissante ; néanmoins, toutes choses me semblaient noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin qui, suivant mon ombre en tous lieux, m’accablait de longue main d’une sensation d’extrême vieillesse et d’insupportable abandon. Une guimbarde souffreteuse miaulait, dans l’éloignement, la romance d’une Italie à jamais disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et de la solitude, certes ; mais c’était une voix encore ; et mon amie plaintive de Vercelli n’était plus, depuis dix ans, que la Lointaine d’une contrée inhospitalière à l’écho.

J’aspirai non sans quelque attendrissement, dans le vestibule délabré de l’hôtel Brettinoro, la première bouffée d’air méphitique qui m’y saisit à la gorge. L’odeur moussue et somnolente des vieilles demeures est la même en tous pays, et fort souvent, dans le cours de mes solitaires pèlerinages aux lieux saints du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il suffi de fermer les yeux dans quelque logis ancien pour me reporter aussitôt à la sombre maison de mes ancêtres danois et pour revivre de la sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies et toutes les tristesses d’une enfance accoutumée à l’odeur tendre si pleine de pluie et de crépuscule des antiques demeures.

Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, je me laissai donc, une fois de plus, succomber à la tentation d’évoquer le charme obscur des jours enfuis ; et, fermant les yeux, je humai amoureusement la moisissure dormante du palais. Ce mouvement, qui m’avait toujours paru n’avoir en soi rien que de fort naturel, eut néanmoins pour effet de désopiler outre mesure la rate de mon hôte ; car ce diable d’Antisthène se prit aussitôt à rire, éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à l’indignation grande d’un trio de faquins minables et caducs, apparus à l’improviste en chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.

« Avant que de vous faire passer en revue, selon l’antique usage, les portraits de famille qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur le chevalier, que je vous présente les marauds éhontés que voici ; car ils me sont, à coup sûr, moins étrangers que les figures sottes ou patibulaires qui ornent les murs de ma maison. Voici donc Giovanni, Francesco et Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles de l’autre siècle. Tout en rapportant fidèlement à mon coquardeau de père les cailletages des rues et des boutiques, ils se gardaient bien d’évoquer en sa présence certains ébats nocturnes où les dames de notre maison leur donnaient la réplique ; de sorte qu’ils me paraissent bien mériter les soins et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens maîtres environne leur vieillesse. »

Impassible autant que lamentable, la livrée ne daigna répondre aux pasquinades du barbon que par un grand salut plein de grâce sévère ; ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement à reculons. Cette belle gravité, si pleine de muet reproche, ne laissa pas de produire l’effet que j’en attendais, savoir, un revirement brusque dans l’esprit de mon hôte ; car j’avais déjà tous les sujets du monde de penser que l’exubérance facétieuse du comte-duc n’était rien moins que son humeur naturelle ; dès la première vue, j’avais deviné, dans mon original, un pauvre esprit mélancolique et timoré. Sitôt donc que la porte se fut refermée sur ses gens, M. de Pinamonte laissa paraître tout le trouble dont il était agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement les tempes, toussant, soufflant et maugréant dans le même temps, il m’entraîna dans la galerie des ancêtres ; et là, le premier qui eut la malechance de s’offrir à notre vue reçut aussitôt, en pleine armure, toute la mitraille de breloques, de clefs, de monnaies et de tabatières qui gonflait outre mesure les poches de son irascible et timide rejeton. Tout étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il venait d’accomplir, le dernier des Brettinoro, soudain rapaisé, pirouetta de fort galante façon et se prit, de l’air le plus calme du monde, à me conter l’histoire de l’ancêtre dont il venait d’outrager la face abasourdie et martiale.

Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence de mon ami de hasard. Une toile reléguée dans l’angle le plus obscur de la galerie venait de solliciter mon attention. C’était un portrait de jeune femme, dont le regard chargé de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon cœur le plus cruel des souvenirs.

« Et celui que vous voyez là », poursuivait ce bourreau d’Antisthène, « mais que diantre regardez-vous donc, chevalier ? Là, là, cette longue et livide figure de pénitent, ce Satan cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte le Fourbe, qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits du Frère Albéric. La belle dame que vous apercevez plus loin fut Adélasia Brettinoro, l’amoureuse dont les dents jalouses ne se lassaient point de repeupler la confrérie d’Abeilard ; et voici Ezzelino de Guidoguerra, surnommé le Libicocco, celui-là même qui jugea galant, par un beau soir d’été, de dévorer, dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa propre fille Gentucca. »

J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt ou la crédulité ; l’indifférence du coup d’œil que j’accordais de temps en temps, par pure courtoisie, aux malfaiteurs de la maison Brettinoro n’échappait point au regard vigilant de leur sagace rejeton.

« Rien ne se laisse si aisément pénétrer, me dit-il en riant, que la raison d’une tristesse sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble, monsieur mon ami ; car je n’ai pas la plus faible envie de railler une distraction qui témoigne si bien de la sûreté de votre goût. Le portrait qui vous fascine porte la signature extrêmement rare de Sassolo Sinibaldo Pinamonte ; quant à la jeune dame dont il s’honore de vous faire connaître la beauté, apprenez qu’elle fut une puissante et perfide magicienne dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, ne saurait manquer, tantôt, de faire vos délices. Cependant, continua-t-il en se frappant le front de l’air d’un inspiré, une excellente idée se présente à mon esprit, une idée lumineuse, je dirai même divine ; eh oui, par le Diavolo ! divine… Giovanni va sur-le-champ dresser une petite table dans cette galerie même, et, tout en réparant nos forces énervées par les aventures amoureuses ou bachiques de cette nuit, nous évoquerons, devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le charme des illusions mortes et des espoirs ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro ! lugubre, folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner les ordres nécessaires. »