« Eh ! par le Styx ! voilà qui sort d’un armorial danois. Pour ce qui me paraît être de votre personne… eh ! non, je ne pense pas avoir jamais eu l’honneur d’en faire rencontre ; toutefois, votre visage ne m’est pas étranger. Non point, monsieur le chevalier, que j’aie mémoire de l’avoir jamais vu, mais les grands yeux que voilà me rappellent beaucoup et même trop de choses… Je suis Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et treizième duc de Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe, m’appelle, je ne saurais trop dire pour quelle raison, comte-duc Antisthène. Ma grand’mère était une Guidoguerra ; et je me surprends quelquefois, dans le vin, à tirer vanité des liens qui m’unissent à la maison éteinte des Benedetto. »
Mon roquet famélique et galeux traînait encore, dans l’éloignement, ses glapissantes lamentations ; aux douloureux accents de ce cerbère de tripot, un matou enroué mêlait par intervalles son amoureuse plainte. Un liquide odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. Une heure indistincte sonna en fausset dans l’ombre soudain plus dense d’un pressentiment d’aurore. Je considérais avec attention le babillard. Si décharné et voûté qu’il fût, il ne me paraissait point trop mal fait de sa personne ; mais sa physionomie, où l’âge avait pratiqué de grands plis et où le souvenir du plus mauvais jour semblait s’être fixé en une sorte de grimace aigre-douce, ensemble éplorée et rieuse, me donnait le frisson de la pitié et du dégoût. Des rides anxieuses couraient en tous sens sur le visage exsangue marqué d’un mal d’aventure ; les tiraillements bizarres d’un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte révélaient l’accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de divers pays ; les yeux, fureteurs et vils (j’ai connu à Sumatra une race de rats gigantesques et frugivores dont le regard tout illuminé de hideuse sagacité me fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel ami, inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles dans une sorte de fixité brûlante et vide qui me glaçait le sang.
M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. Je n’entreprendrai point de dépeindre la fougue délirante de son discours, ni la véhémence de sa gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que fort peu de suite à ce verbiage et que je ne lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais pas que de ressentir, en l’écoutant, un certain plaisir mêlé d’angoisse ; car, détachés même de leur sens, les mots et les inflexions caressaient mon esprit tout de même qu’eussent fait les sons d’un vieux chant entendu jadis au pays de l’enfance. Mon singulier compagnon m’inspirait l’intérêt le plus vif. Je reconnus en lui un de ces petits maîtres quelque peu maniaques qui s’observent moins aux miroirs que dans l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes ; race secrète et fantasque, mais d’un commerce sûr ; car son orgueil est le premier garant de sa sincérité. Celui-là, pensai-je, s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que la vie l’a fait. S’il ment, c’est pour coqueter avec soi-même ; car il estime certainement toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. Je pris garde aussi que sa très haute naissance lui était un sujet de poétiques rêveries bien plus qu’un fait réel dont il jugeât possible de tirer vanité. Le singulier de son esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive du serpent ; mais l’ensemble de sa personne me faisait surtout songer à ces grands corbeaux de mon pays qui sont ensemble hideux et beaux, comiques et sinistres. Deux petits plis de tendresse se jouaient aux coins de sa grande bouche flexible et mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à l’âpreté de sa longue face saccagée et éteinte.
Sentimental conscient et raisonneur, vicieux par dégoût du monde plutôt que de nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène au moral. La nonchalance de sa mise quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait à merveille tant avec la laideur singulièrement attrayante de son visage qu’avec les mouvements tour à tour indolents ou brusques de son long corps dégingandé ; à cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse que je surprenais à son équipage se laissait deviner consciente sans néanmoins rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement sont parfois le prolongement de certaines rides du visage ; ceux que je considérais à l’habit du Napolitain me paraissaient être l’expression d’un désabusement moral bien plutôt que la marque d’une lassitude corporelle.
M. de Pinamonte était vêtu à la façon de ceux qui trop longtemps vivent à l’écart avec leur âme. J’examinai les culottes de soie noire et lâche de mon original, sa perruque sans poudre, sa veste à la mode de l’autre siècle, son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de m’être brusquement éveillé dans un monde inconnu, gouverné par le seul sentiment et ennemi de la morose et stérile raison humaine. Toutes les particularités du bizarre personnage : son regard aimantin de rongeur nocturne ; sa voix enrouillée de vieux coq de clocher ; le parchemin craquelé de sa longue face tranchante ; sa mélancolie bouffonne et grimacière ; sa démarche enfin qui du solennel passait soudain au trottinant ; et tout le reste ! et jusqu’à cette façon impertinente de se tapoter les joues avec la chauve-souris morte d’un gant de daim moite et chiffonné ; oui, tous les détails de la singulière figure se fondaient en une sorte d’harmonie du biscornu, en une façon d’ensemble incohérent qui laissait deviner, sous la versatilité de pensée et d’humeur, une remarquable unité de sentiments.
Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable babillard ; toutefois, en dépit de la grande clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, le comte-duc paraissait se vouloir dérober à mon observation ; comme que je fisse, il demeurait énigmatique et vague à ma vue intérieure ; je l’examinais à travers la brume ténue mais profonde des rêves et des sentiments que sa présence réveillait au tréfonds de mon être ; il ressemblait aux araignées muettes que l’on considère à travers le rayonnement de leur toile, aux animaux d’aquarium se nourrissant de silence dans la buée de leur propre mystère extériorisé. Son babillage, loin de livrer son âme, semblait faire un masque à sa pensée. Il se grisait de paroles oiseuses comme d’autres infortunés s’enivrent de boissons. Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude ; sa démarche n’était pas moins vive que son discours et j’avais peine à régler mon pas sur le sien. Automate muet, je le suivais presque en courant par les ruelles désertes. Je n’avais rien à demander et je n’avais rien à répondre ; j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil vient de quitter et qui attend l’éclaircissement d’un grand mystère.
Accroupie sur les marches d’une église, une petite gueusante nous implora de ses yeux d’étique et, présentant sa sébile, sollicita l’aumône : Antisthène aussitôt, interrompant sa marche capricante, tira de son gousset une bourse effilochée d’avare et, glissant un écu dans le gobelet vide, murmura à l’oreille de l’enfant quelques paroles qui me firent tout l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet de vin et de dégoût me monta aux lèvres. Le soleil anxieux et vide de l’insomnie grelottait misérablement sur le pavé boueux.
Outré des façons de mon original, je fis mine de m’en vouloir séparer et portai la main à mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un rire soudain et me retenant par le bras :
« C’était pour vous éprouver ! Ah ! d’honneur, chevalier, le curieux homme que vous faites là ! Je vous eusse cru plus désabusé des choses de ce monde ; seriez-vous donc autre chose qu’un survivant par esprit de vengeance ? Parlez-moi vrai ; car, apprenez-le, le parricide, l’inceste, le viol, l’incendie et le poison sommeillent dans le plus ingénu, dans le plus inoffensif des mensonges. »
A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique péroraison d’un claquement humide et sonore de sa langue, en même temps que d’un clignement important et burlesque des yeux et de toute sa face, il donnait à entendre que lui seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à cette connaissance lamentable du cœur et de l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise et non sans une sorte de sympathie effarouchée le vieux ressasseur qui maintenant levait vers l’azur du matin un index sévère et facétieux d’apôtre ; et tout à coup je fis un éclat de rire dont l’enfantine fraîcheur étonna mes oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho de la façon la plus franche et la plus gracieuse du monde ; de sorte que nous poursuivîmes joyeusement et bras dessus bras dessous notre chemin. « Daignerez-vous honorer de votre présence mes modestes pénates ? » Puis, surprenant sans doute dans mes yeux l’éclair d’une irrésolution :