Le Livre des Morts, poèmes.
L’AMOUREUSE INITIATION
… On a déjà pu connaître plus d’une fois, en lisant le récit sincère que je fais ici de mes aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin de ma vie, de reconnaître la médiocrité du rôle que j’ai joué en ce monde. Il serait peu juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de cœur ou d’esprit ce qui me paraît n’être en moi qu’un effet fort naturel de l’expérience et du désenchantement. Il fut un temps où je n’avais souci de rien autre chose que de me préparer à la noble carrière où ma naissance et mes lumières naturelles me paraissaient appeler ; un temps où je ne m’abandonnais que de trop bon cœur à des rêves de gloire et de dévouement dont l’avare réalité m’a si bien appris, par après, à ne faire que peu d’état ; un temps… temps lointain, perdu, à jamais envolé !
Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon destin véritable et je reconnus être une de ces âmes infortunées où les imaginations brûlantes de l’adolescence consument la réalité de toute une vie. Néanmoins, secouant ma torpeur, je me composai du mieux que je pus, je fis mon entrée en scène — et le spectacle commença. Pitoyable tragi-comédie ! Que vous en dirai-je que vous ne connaissiez déjà ? Je n’y ai jamais su faire qu’un personnage secondaire et des plus effacés, et je mourrai sans doute sans en avoir connu le héros. Rien n’est si malaisé que d’apprendre à jouer le principal rôle dans les événements de sa propre existence. Ai-je aimé, ai-je haï ? Il me souvient d’avoir ri et pleuré ; jamais, cependant, je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur meurtri ou joyeux de la réalité. Je n’ai vécu, en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre. En confiant au papier ces futiles remembrances, j’ai conscience d’accomplir l’acte le plus important de ma vie. J’étais prédestiné au Souvenir.
Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je fais de moi-même en tant que caractère m’apparaît comme une façon de panégyrique au regard du peu de confiance que je mets en mes qualités d’écrivain. S’il est bon, quelquefois, de réunir en soi deux personnalités, c’est toujours chose détestable que d’avoir pour chacune d’elles un style différent ; or, qu’est-ce qui ressemble moins à l’expression de ma pensée que le langage de mes sentiments ? A tous mes écrits, je retrouve cette même marque fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. Au par-dessus, j’ai le grand défaut, commun à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer trop la vérité et de négliger la grâce. Faut-il glisser sur un sujet ou ne l’approcher qu’avec précaution ? Aussitôt j’y donne de tout mon vol, comme l’étourneau dans la glu. S’agit-il, au contraire, de mettre en lumière quelque trait noble ou agréable ? Alors je m’arrête, je balance longuement et je me retire tout penaud, ainsi que fait l’ourson couard devant une ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin je trouve plus de plaisir à évoquer des événements fortuits qu’à remémorer les quelques rares triomphes de ma volonté ou de ma raison ; et je me sens si pauvre d’esprit, d’ordre et de suite que, sitôt que j’ai quelque raison d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, j’abandonne le tout au hasard ; d’où cette confusion et ce décousu dont on me blâme si souvent et à si juste titre.
Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler ici pour ma défense combien il est malaisé de classer régulièrement des événements où l’esprit s’efforce en vain de découvrir quelque liaison. Il ne me souvient pas d’une seule occasion où je n’aie été le jouet du hasard. L’imprévu a régné sur ma vie en despote ensemble cruel et facétieux, et je ne pense pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de me soumettre en soupirant à ses capricieux décrets.
Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue main déjà le persécuteur de l’infortuné Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur n’a plus rien qui te puisse surprendre, non plus que le grotesque parfois messéant des travestissements dont il était coutumier. Même j’aurais plus d’une raison de te soupçonner d’une secrète indulgence envers ce malin Hasard, ennemi de mon repos ; cependant, je ne me peux défendre d’un sentiment de malaise au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui plut d’emprunter pour une rencontre que je fis à Naples, sur la fin de l’année 17.., à mon retour de Formose. Jamais je n’effacerai de ma mémoire les burlesques détails de cette aventure ; et, en dépit du long espace qui m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis lors à son étrange héros, c’est en rougissant que j’avoue devoir à la fureur d’un roquet famélique et galeux la connaissance du plus aimable d’entre les originaux rencontrés au cours de mon errante vie. Il serait juste, néanmoins, que le sentiment de la gratitude l’emportât, en l’occasion, sur le vain souci des bienséances ; car, n’était l’humeur combative de l’affreux animal qui me fit trébucher au seuil d’un coupe-gorge, jamais je n’eusse vu s’arrêter, au milieu de la nuit et du Ponte-Tappio, la silhouette de revenant du comte Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la clarté clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant visage de ce dernier des Benedetto.
J’étais précisément, au sortir du combat sans honneur, occupé de chercher sur le pavé humide de l’obscure ruelle le chapeau qui venait d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, cavalière et timide dans le même temps, la singulière figure se vint offrir à mon regard. En dépit de l’heure et du lieu, l’inconnu me fit l’honnêteté de ramasser mon clabaud et de se découvrir en m’accostant ; en sorte que ses mains m’apparurent embarrassées de deux coiffures à la fois. Nous nous examinâmes d’abord quelque temps en silence. L’impression du moment demeure profondément gravée dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y date la naissance d’une idée fort singulière et qui me tourmente aujourd’hui encore, savoir : que certaines rencontres ne se font jamais pour une première fois, et qu’il est en ce monde des créatures et des objets que l’on jurerait connaître de toute éternité. Je considérais l’étranger avec surprise et non sans quelque méfiance ; lui, pour sa part, promenait sur ma chancelante personne un regard tout pénétré d’étonnement et de malice…
« Eh ! par le grand Diavolo ! s’écria-t-il à la fin ; foin d’une hypocrite réserve ! Sous le désordre de vos vêtements, je devine un homme de la première qualité ; votre vin même, ne vous en déplaise, sent la bonne compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon cher monsieur ; partant, vous êtes le bienvenu ! »
La voix, — une voix grinçante et rouillée de girouette de mars, — me parut pleine de gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et d’une sorte de papelardise maladive qui en rendait les inflexions incertaines et fuyantes. Je pris mon chapeau des mains décharnées et tremblantes du singulier personnage et balbutiai, en manière de merci et de présentation, mon titre accompagné du nom d’une de mes terres.