« Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne me paraît que peu fait pour vous convaincre ! Me voici donc contraint à m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau ; tout commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe d’esprit divin que le Ciel lui a départie ! En lui le parfait équilibre de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son être spirituel ; mais déjà son apparition dans le monde sensible est devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la personnalité.
« Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace d’au dedans de lui-même ; il se sent devenir d’heure en heure plus dangereux pour son prochain ; et cependant l’orgueil et la crainte d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son âme ténébreuse ; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré. Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux, m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur l’économie de notre corps ; car la chose qui selon l’esprit est mensonge et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la débauche — j’entends la fornication sans amour — conduit à la démence ; à cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché de mensonge, seul mortel et irrémissible. (« Tous les péchés seront pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné jamais. »)
« Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde, le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est point un mot de vérité (selon la réalité du monde) ; la réalité n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites : « J’aime », alors que votre cœur est indifférence ; ou, « je vois », ou, « je sens », dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses naturelles ; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de l’amour de celle du bien et du mal ; au lieu que dans un monde où le mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité ; car il n’est pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la créature nous conduit à l’amour de l’Incréé ; en aimant bien la chose bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie et située au delà de notre entendement ; ainsi, dans l’Imitation, l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas ! qu’avons-nous fait du charmant, du profond paradis de la vie ? Nous qui connaissons pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en dehors de l’Amour ; nous qui savons enfin que tout mensonge est comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté et rendent la laideur ! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour ! Et comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance, s’il m’était donné de le mépriser moins ! — Par toutes les fois que la Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge, une voix secrète me criait de mon tréfonds : « Prends garde, Pinamonte ! Par saint Georges, prends garde ! la caverne bâille ! Le dragon est là proche, tout proche… Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu ; toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans l’impossible, dans le néant. » — « Halte-là ! ma belle ! criais-je alors. Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau ! » Et je collais ma main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire — et de quel rire ! — de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et délicieux ! « Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori ! Cependant j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou ! » — « Qu’à cela ne tienne, madame la menteuse. L’épinette est là ; à l’épinette ! A l’épinette ou au clavecin sur-le-champ ! » — Et la rieuse courait soit à son épinette, soit à son clavecin.
« Elle touchait de ces instruments à ravir et la préférence qu’elle marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique. Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer, de la forêt, du fleuve et du vent ; et elle est, dans le même temps, au cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour ; la Poésie en est la pensée… L’une est l’exaltation du présent et elle chante : « Je vis et j’aime » ; l’autre est l’ivresse du souvenir ; et alors même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant, elle semble dire : « J’ai vécu, j’ai aimé… » Et voilà sans doute la raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art unique, se devaient séparer avec le progrès des temps. — J’aimais à la folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les mouvements de la passion ; les sombres paupières battaient voluptueusement au vent de l’harmonie ; cependant, le corps ne s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle tempête.
« Ah ! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut jusqu’aux larmes ! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant que ma très chère jouait, je vivais hors du temps ; aujourd’hui, dans le rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort mesuré par le tic-tac desséché des horloges ; et les instruments résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du beau Stanislas. Annalena au clavecin ! Chers instants à jamais envolés ! Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B…, ils ne manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement ; mais les prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre l’aimable obstination ; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte dont l’audace me surprit. « Paix, messieurs ; paix, de grâce ; la musique elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la vérité et la tendresse n’ont que faire ; et ce serait trop, vraiment, avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs. »
« Que vous en semble, chevalier ? L’art ne serait-il point, aux menteurs que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités les plus impérieuses ? — Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats, sous le regard de soleil et de pluie de certaine Marchande de crevettes, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords ; la quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands masques blêmes des Visiteuses de la Ménagerie. J’aimais beaucoup ces nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle énigmatique. Le buffle est là qui regarde ; et les dames singulières sont là qui regardent aussi ; c’est absurde, certes ; qui en oserait douter ? Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt ? Mais c’est là justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots : ils n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro Longhi ? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et que diantre fais-tu là ? Silence. — Et qui suis-je donc, moi qui vous regarde contempler une chose qui n’est pas ? (Sentez-vous la raison de cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur ? Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux ? Tin, tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée ? Doux tin, tin, tin du clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et cassées de mon souvenir… Un peu de Longhi pour ma passion du mystère, un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu — si peu — d’Annalena pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant ! Bien vivant ! Non comme ce Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde, sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité ! Non comme cet Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et consolateur des favorites déchues. Ah ! non comme lui, mais vivant, épris de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même un peu, pour sa libéralité beaucoup ; heureux, heureux en dépit de tout, bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, si pur, si beau ! encore et toujours !
« Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve ; puis, me rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les jambes… C’était là encore un de mes spectacles favoris ; mes maigres jambes de voyageur sans but ! Je les contemplais avec amour, ces vieilles jambes de grand lièvre hasardeux ; je les caressais d’une main attendrie ; leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre ! Et voilà que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées ; la fée de la Musique, monsieur le chevalier ! la fée de la Musique adressait de tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant ! « Vous souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris ? Avez-vous quelque mémoire, ô voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et qui parle si doucement en rêve ? Glisserez-vous encore sur les boues jaunes du Ghetto de Varsovie ? Comme ils sont loin, les seuils du hameau italien de Dresde ! O ombre impatiente et superbe ! L’eau impériale de la Néva te connaît ; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de toi ; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la sorte ? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et Saint-Pétersbourg ! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la sorte ? »
« D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui montrais naïvement Clarice-Annalena… Alors un encens miroitant de mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris, une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour… Des lampes s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée, très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers… D’étranges foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue… Je dodelinais un peu de la tête… Encore une note… encore une poussée de vent contre la fenêtre… J’étendais mes jambes de voyageur… Encore une lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée… et Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur.
« Telles étaient les amours de notre galant berger : tendres et singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable idée fixe de ma passion ; j’y élaborai avec une sage patience le sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux, insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs ; des scrupules extravagants, minutieux et rongeurs ; des composés étranges de lasciveté d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg. D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les soupirs de mes amoureuses songeries… De grâce, monsieur le chevalier, laissons en paix ces pauvres riens d’antan ; ne me pressez point de vous les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits avec une plume trempée dans le Phlégéton ; cependant je préfère abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa mémoire et son imagination ; car il est peu commun qu’en pareille occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de dire ; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout débordé de passions tendres et farouches ; ensuite de quoi transvasez cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro ; c’est encore là le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas ! Car je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui le dévorait ; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse ; je la voyais morte dans mes rêves ; son cadavre immonde, putride, sanieux et boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices ; des caïmans ailés, scrofuleux et gluants ; des crapauds paralysés, dégonflés, luisants sous le suint venimeux des écrouelles ; des insectes gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras ; les monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à tour la liquéfaction du cadavre adoré !
« Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse compagnie ; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes ; des moines entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain ; des boucs concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et folâtres de la Renaissance ; des fœtus polycéphales, marinés et livides, illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et mélancoliques séances ; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena, impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées, présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres visions de ma cervelle amollie.