« Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure. J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore assoupie ; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent répugnance ; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir ; et toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche ; j’inondais d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène ; j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines ; puis, m’installant au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un séculaire cauchemar) ; des serpents effarouchés se cabraient dans la chevelure de la déesse ; et tandis qu’un frisson des plus troublants secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement : « O cruel ami ! ô barbare amant ! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne de vos jours ? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon ? »
« A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire ; car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit égalait l’illustre naissance ; elle connaissait le prix des sacrifices que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son attachement et sa fidélité ; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie ; l’exaltation croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me mettait souvent dans de grands embarras ; car la Sulmerre aimait à vivre avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux ; et malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien su économiser sur mes présents.
« Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion, s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et l’autel de mes sacrifices ; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant, entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus légère ; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise.
« Les jours de grand concours à la Riva dell’ Olio, je m’esquivais de chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens, taciturnes témoins d’une vie aventureuse : l’antique Giovanni au visage parcheminé, à la livrée de toile d’aragne ; les longues missives à l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps perdus, oubliés ou morts ; les manuscrits passés, pleins de griffonnages jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née ; le pauvre portrait de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin, dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur ; les passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de Russie ; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis ; le couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc moussu et l’amoureuse fontaine…
« Pauvres, pauvres choses de jadis ! Avec quel morose délice je reniflais leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de souris, de rêve et de réalité ! Comme elles m’avaient bien su dépeindre, dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au jardin d’innocence ! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces introductions, méditations, objections, remarques ! Naïf fatras de sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements ; de préjugés doctement présentés sous forme de déductions ; nudité d’âme bariolée de prétintailles d’esprit ! Et comme toutes choses me paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires et profondes venant de ma vie d’enfant ! Amour, amour ! O maître du royaume céleste de la Simplicité ! — Je rangeais tous ces souvenirs devant moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais ; je leur parlais, je m’en gaussais doucement… En vérité, chevalier, rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse !
« Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse, j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques propos courtois à la rue ou sur les escaliers ; et Giovanni, qui, en curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles, armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme, acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier. L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure, s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations… En vain ! Le mât est dressé ; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il prêt ? Partons ! — Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus : car de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante — et le voilà reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans… Le petit corps maigrit, la grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous les fontanges… Hélas ! perdu à jamais ! Pas un signe de vie… Dans quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de noyé d’autrefois ! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son squelette de pendu sans nom ?
« Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la compassion envoyait à mes yeux. — Eh quoi, me disais-je, ce terrible et doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses aspects les plus nobles ou les plus lamentables ? Où que se pose mon pas, toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre à tête de dieu ou de diabletot ! Il règne sur ma pensée, il gouverne le monde. Le voici, le voilà ! Ici, là, là-bas, plus loin, partout ! Les fils invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il tire ; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale ; la turbulente marée s’enfle de mille seins impatients ; la sève gronde, le sang s’allume, le germe crie vers la lumière ; les bras de la prière se lèvent au ciel ; tout le ventre, toute la chair de la terre est en travail ! Il tire, le sacripant, il tire ! Le gosier de la tendre Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang ; l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre une oreille avide ; la brise se réveille, le pollen vole en baisers duvetés et fécondants ; la coccinelle allume sa lanterne ; l’araignée d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu ; le barde accorde son luth dans la tour du Nord ; Pinamonte presse à deux mains son cœur rapide de fou ; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir… Jamais ? Ah ! ah ! Jamais, hélas !
« Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. « Qui l’eût pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes ; qui donc l’eût soupçonné, monseigneur ? Après une lune de miel si tendre, si passionnée ! Car il m’aima bien, oh ! j’en suis sûre, il m’aima bien et il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui. » Et la petite tête de sorcière faisait « oui, oui », et la grosse bosse faisait « oui, oui », et tout le petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait « oui, oui » aussi, avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur. O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici ? Réponds, c’est Pinamonte, ton fidèle, ton fervent qui te parle ! O Amour, que fais-tu là ? Et l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les larmes et les soupirs de l’infortunée : « Je suis ici parce que je suis partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir ; je suis ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et l’Adoration, la Douleur et la Pitié ; je suis dans le ciel le Père de tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd ; et quand j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève du cercueil. »
« Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même ; mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait fait de moi pour confident ; bientôt cependant je pris garde que l’amour avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident ; la sincérité entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro recevait la confession de dame Gualdrada ; et cela ne manquait, à coup sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue ; l’harmonie y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés ; devant elle, sur un tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des souvenirs ; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds ; de vieilles cartes éparpillées çà et là ; de la poussière et de l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit : « N’allons point là, de grâce ; là, sûrement c’est le diable » ?
« Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre. Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche, et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio pour vêpres. C’était un vendredi ; jamais jour du Seigneur ne fut attendu avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti ; mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra même de…