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… La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse… Il n’était que temps… Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails…

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« Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de cœur ou de calme d’esprit ; et mes misérables jours se consumaient dans l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière ; je maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse !) du classique stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices ; mais ce moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que l’imagination prête aux esprits des ténèbres.

« D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à jamais délivré de mes tourments ; car, semblable en cela à la plupart des humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif. C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est donc une exquise chose ! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus attendri ; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et des ombres dans les appartements de ma belle ; je tressaillais au plus faible bruit ; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de douloureux échos ; je me sentais environné de sombres mystères, de haines implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle ; dans chaque cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil larronneau d’amour ; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé, une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait de ses ombres humides ; les pluies et les grêles de l’automne me fouettaient le visage ; des ivrognes prophétiques m’accablaient d’injures ; je demeurais insensible sous les affronts.

« Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car — je ne saurais trop le redire — l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse et la grossièreté de ses dérèglements. « O tête folle d’amoureux grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des Guidoguerra ! » — ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion ; — « ô la plus infortunée des dupes de l’amour ! Quelle folie est la tienne ! N’aperçois-tu pas l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas ? Vieux ramier roucouleur et déplumé ! Trop impétueuse ganache ! Descends en toi-même ; peut-être en est-il temps encore ! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton foireux désespoir de barbon ? Ah ! par le Styx, est-ce là le fruit des sages conseils de M. de la Bretonne ? Debout, Brettinoro ! Ami de Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur ; tes songes sont perfides ; les pires calamités te guettent. »

« Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses, elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait régulièrement à l’amour ; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment, lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.

« Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires ; et j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu ; et je n’arrêtais de maudire mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. « Insensé ! criais-je alors ; insensé ! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé ? Ne sais-tu pas que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le sein de l’Être unique ? Qu’importe donc le combustible, si la flamme s’élève au ciel ? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots ? L’objet de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule ? Est-ce ton propre jugement que tu redoutes ? Ton amour est sincère ; si le prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement accuser ? Mais non ! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre hypocrite ; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté ! »

« L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces soliloques violents ; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à de tels moments, les miroirs ; le son autoritaire de la voix, la vivacité du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et rétablir enfin le calme dans mon âme… Hélas ! rien ne pouvait égaler pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété ! Après une heure ou deux d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus singuliers ; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise ; quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les princes de l’Amitié !

« Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates ; car le vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes. M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le secret mélancolique de mon âme ; même elle me semblait quelquefois touchée d’une certaine compassion ; car la friponne avait la fibre fort sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho ; tant le contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais devant l’envieuse galerie.