« Ma fantasque charité avait deux compagnes : la mélancolie des soirs et l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie galeux, obscène et famélique ; l’autre, un gringalet de philosophe banni de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie, sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche ; là les verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux ; le tonsuré entretient à voix basse le voyant ; l’affilié de Genève paraît : le front du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins, le psaume CXLIX :

« Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux tranchants dans leurs mains.

« Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.

« Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.

« Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous ses saints. »

« Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre ! Comme le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée ébahie et charmée ! L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable ! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou cela : son esprit embrasse toutes choses ; ses épaules sont puissantes ; n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt ; je suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi ; des clameurs inquiétantes éclatent de tous côtés : « l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste ! Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste ! » La porte retentit de trois coups furieux ; silence. La surprise, la terreur se viennent peindre sur tous les visages… Eh quoi ! ne serait-ce vraiment que l’affilié de Genève ? Le front du maître se rassérène…

« M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour l’attendre ; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le plus innocent et le plus satisfait du monde ; et je l’accueillais d’une décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur ; mais il demeurait attaché par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle ; sa vue s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je ne prenais le change ; à cause que je sentais qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison ; savoir, qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même à travers l’homme ; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse ; que la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du « naturel », jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature une chose « naturelle », créait une loi suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe révélé au sentiment.

« L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute ; alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et finalement se désagrégeait en individualités bachiques et inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent, et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.

« C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ ; car d’abord que mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion et le faux semblant de la joie ; et je ne sache rien qui soit plus près de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune époux vertueux ; mais je répondais invariablement à ces facéties par un éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour nouveau.

« Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté… Ma mémoire est une ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho et à Mile End Road à travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres de Fleet-Street ont frémi sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat. Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East End attire mon regard, aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille : « Entre ; ici tu pourrais bien rencontrer ton âme perdue. » J’aperçois un coin de mur moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou n’importe quel autre objet charmant de la même espèce ; et je m’arrête, et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et vicieuse ; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé ; à remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de moi-même… Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre lourde et glacée de mon cœur.