« Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à surprises mon vieux crâne pointu et déplumé sous la perruque, afin d’offrir à vos regards l’image des êtres et des choses que le souvenir y retrace et que nulle parole ne saurait rendre ! Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle présentement, avec ses longues jambes de pendu, avec son même visage parchemineux et tranchant, mais rajeuni de dix années ; et à ses côtés vous pourriez voir sautiller, gesticuler et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un petit vieillard grelottant dans un habit vert trop long et trop large, serpenteau en mue, noix gelée dansant dans une coquille trop grande ; et sur la nuque du vieillard vous verriez danser une queue de macaque enfarinée, et sur son derrière de cigale se balancer une longue épée attachée tout de travers. Et le pas mal assuré des deux seigneurs vous donnerait de la surprise, ainsi que la couleur sale de l’heure et de l’eau, et la lèpre des maisons, et le silence surnaturel du ciel. Et vous suivriez le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé des Flagny par des calli et campielli insoupçonnés du reste des gens de bien ; et sur des escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés ; et dans des taudis dont la seule vue vous ferait lever le cœur. Et là, devant des grabats pleins de vermine et d’enfants, devant des tables graisseuses où de jeunes couples jaunis par la misère trempent le pain sec dans le brouet clair, vous trouveriez une occasion excellente de vous débarrasser et de vos vieilles larmes inutiles et de votre or insultant et affreux.

« L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, en homme de bien convaincu de l’utilité de l’aumône ; j’avais, quant à moi, une façon plus sauvage et plus tourmentée de porter secours à mon prochain. Le vicomte n’avait qu’à obéir à sa bonté naturelle ; sa tâche était aisée. Moi, je réprimais l’élan de mon amour ; et ma peine était profonde. Mon silence reprochait aux pauvres leur laideur, leur amertume, leur résignation. Je ne pouvais non plus leur pardonner mon impuissance à adoucir leur sort. Hélas ! l’aveugle conduit l’aveugle, le pauvre assiste le pauvre ! De la fenêtre des mansardes je contemplais la gloire des horizons marins ; ma vie ouvrait toutes ses portes au souffle de l’éternité ; et je m’étonnais que des choses si belles, si grandes et si saintes pussent me pardonner la faiblesse et la laideur de naine de ma charité. Voici l’aumône du mauvais amour — me répétais-je sans cesse — voici la compassion d’un amour déchu, d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, et qui se proclame éphémère et vain, et qui se laisse convaincre par son propre mensonge au point de décroître, de vieillir, de mourir. Quelle chose attendons-nous donc qui ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans nos cœurs enivrés ? Aujourd’hui n’est-il donc pas fait de tous les hiers, de tous les demains ? L’éternité n’est-elle pas instant ? Debout, debout ! Abandonne-toi à ton amour ! Lève-toi, commande à l’aveugle, au sourd, au paralytique ; lève-toi et marche sur la mer ! Car si c’est là ton amour d’une créature vivante, combien pauvre doit être le cœur de ceux qui ensevelissent leurs morts ! » — Et plein de dégoût, de haine et de pitié, je jetais ma bourse aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma louange en humant le vin corrompu de la vie.

L’« objet » d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en peut jamais être la « fin ». Dans la grande adoration, la créature n’est point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité ; or il n’est de réalité qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le plus souvent dans le désenchantement et dans le désespoir, ce n’est jamais qu’au seul sens terrestre de ces mots ; à cause qu’en s’élevant à l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du tout-puissant Amour notre père, elle est payée au centuple du prix de sa perte. L’amour profond est une élévation douloureuse au séjour adorable de la chasteté, de la simplicité et de l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le monde et gagner Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. L’éveil, en mon cœur, de la foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour l’homme me donnait clairement à entendre que le rôle tenu par la Sulmerre dans le drame de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena ce que nul autre que moi n’en pouvait connaître, ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. Et cependant, en tant qu’amant d’une femme, je souffrais toutes les peines imaginables ; car je sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver d’heure en heure de mille soupçons des plus fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait sans cesse autour de ma belle chaque jour plus accueillante et plus minaudière ; et il n’était pas un parmi ces odieux roués de sa suite qui ne se berçât du doux espoir de voir au premier jour sa flamme couronnée.

« Ma patience était à bout : l’impertinence des béjaunes passait maintenant toute mesure et leur obstination à me dévisager n’exprimait que de trop éloquente façon le peu de cas qu’ils faisaient de mon facile triomphe et de l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à Labounoff, après notre rencontre au calle Selle Rampani, jamais il ne se donna la peine de me marquer le plus faible ressentiment d’une supplantation que je me reprochais souvent comme un manquement aux devoirs de amitié. Je ne sus tout d’abord que comprendre au procédé du prince. Le contraste, et de sa confidence passionnée et de l’air indifférent que je lui trouvais ne laissait pas que de me surprendre ; cependant il était clair que le madré boyard, expert qu’il était en matière de galanterie, n’avait point tardé de pénétrer le naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu d’en obtenir autre chose que ce que les femmes de cette sorte ont coutume d’accorder à leurs amants, il se bornait au désir d’être mon successeur immédiat dans les bonnes grâces de la volage ; et sa patiente et sage jalousie se tournait toute contre un certain baron Zegollary, qui volontiers se donnait l’air de lui vouloir disputer son rang parmi les aspirants aux faveurs de l’aimable Mérone.

« Ce Zegollary était bien l’être du monde le plus laid et le plus répugnant. Je ne pense pas avoir rencontré de ma vie caractère plus petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de vanité. En dépit de sa soixantaine bien sonnée et des ridicules proéminences que faisait à son corps le bizarre assemblage d’un grand goître livide, d’un gros ventre branlant et d’une énorme paire de fesses éternellement agitées, le hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément les grâces des petits-maîtres à la mode et les minauderies des bardaches qui composaient sa fréquentation ordinaire ; car, tout chassieux et podagre qu’il fût, le butor jugeait plaisant de couronner du péché des Bulgares ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré que j’en eusse, je ne faisais que rire des œillades assassines dont la Sulmerre honorait ce muguet d’hôpital, attaché plus que pas un à ses pas, et je m’étonnais chaque jour que Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant le soupçon du prince sur ma maîtresse n’était que trop fondé ; et j’eus mainte occasion, depuis lors, de constater que le Moscovite se piquait à fort bon droit de connaître le cœur des belles, ou plutôt, comme il avait coutume de dire, « l’organe essentiel de ces chères petites colombes de gueuses ».

A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant son récit et pêchant dans les profondeurs de sa diabolique soutane une vénérable tabatière des saints jours de jadis, éternua plus de dix fois dans son beau mouchoir d’Arménie et, tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement simulées, frotta longuement et rageusement ses pauvres yeux de serpent tout honteux de se montrer noyés de vieilles larmes de regret et d’amour.

« Ah ! chevalier de mon cœur ! ami du hasard et du diable ! Il n’est sans doute pas que vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse douceur de quelque tendre colombe de gueuse. Je connais… non, je ne connais pas votre vie…; mais, dès la première vue, vos yeux éloquents m’ont tout découvert, la nuit passée, au Ponte-Tappio. La passion attendrie d’une drôlesse, la douceur maternelle dans la frénésie du vice, la candide amitié de la sœur dans le cœur de Messaline, la grossièreté de l’outrage et la lâcheté de la compassion, la pitié et le dégoût de la pitié, la jalousie que l’on savoure comme un vieux vin de Chypre mixtionné d’amers aphrodisiaques ; toutes ces choses horribles et délicieuses sont enfermées dans le nom magique d’Annalena-Clarice de Mérone, la fausse comtesse de Sulmerre, l’aventurière lunatique, la redoutable et la douce, la maternelle et la nymphomane. Douce — eh oui, corbleu ! et très douce — car elle m’a su donner des nuits furieuses et de tendres jours. Il y avait dans sa chair de l’enfant et de la chèvre, et dans son âme de l’ange et du babouin. Son esprit avait du singulier et du charmant, son cœur… Au demeurant, un amour tel que le mien se passe fort aisément d’excuses.

« Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, qu’à vous conter en quelques mots l’inévitable trahison qui fut cause de la brusque rupture de notre commerce. La scène me paraît trop licencieuse pour qu’il me soit libre de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, de connaître en ses détails intimes l’inénarrable spectacle auquel j’eus l’affreux plaisir et le risible malheur d’assister, quelques esquisses secrètes tracées de mémoire suffiraient pleinement, ce me semble, à satisfaire votre curiosité.

« Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la coutume des Scythes, le vin plus indiscret que de raison, le prince Serge, m’entraînant dans une galerie écartée du palais di B…, me mugit à l’oreille, entre deux baisers mielleux et grommeleurs : « Par Hercule et Labounoff ! pigeonneau de comte, petite âme de duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus rien à te reprocher. Il m’est revenu que tu devais quitter Venise cette nuit même, dans une affaire qui ne souffre pas de répit. Sache donc que mes mesures sont tout aussi bien prises que les tiennes et que le plus cher de mes vœux sera exaucé bientôt, à tes dépens, s’entend, cocu du diable que tu es ! Par Hercule ! jamais je ne me suis senti en plus belle humeur de cajoleries ! C’est un caprice obscène et exquis de notre charmante délurée. Plus d’émulation désormais entre nous ; aussi bien n’était-ce que justice de nous laisser jouir enfin, en tout repos, d’une félicité commune. »

« Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne laissa pas de prendre garde à l’effet que ses étranges propos faisaient sur l’esprit de la victime. Les fumées de son vin eurent quelque peine, apparemment, à obscurcir sur mon front le feu de l’indignation et de la honte. Quelque effort qu’il fît, toutefois, pour changer de ton et tourner la chose en plaisanterie, j’eus peine à me prêter à son manège ; et cela d’autant plus que son allusion à mon voyage donnait toute vraisemblance à l’odieux complot ; car une affaire fort pressante m’appelait effectivement à Livourne. Je ne jugeai donc point à propos d’écouter la suite du singulier discours. L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le dépit me tenant lieu de fermeté, je différai mon départ et je pris la détermination de rompre sur l’heure avec l’ingrate.