« Suivi du paternel Giovanni, je courus au logis de ma maîtresse ; mais la coquine qui, depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre de vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, quitté d’un même coup et son lit et sa maison. Il n’en fallait pas davantage pour me faire perdre le peu de sang-froid que m’avait permis de conserver la confidence du prince. L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de dresser ses batteries et de mettre sur pied une légion d’émissaires. L’ironique Phébé seconda nos desseins ; la corruptibilité des gondoliers nous fut aussi de quelque secours ; de sorte qu’après une heure de battue à travers la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni et moi, de marcher à l’ennemi.
« Je n’entrerai point dans le détail de cette burlesque expédition. Je n’en ai aucune mémoire. J’avais la tête renversée ; je courais comme un perdu, de-ci, de-là, me heurtant à chaque pas aux décombres de ma vie écroulée. La traversée du sinistre Campiello del Piovan ; une vieille maison sise au mitan d’un quartier des plus crapuleux ; un escalier puant et gras tout parsemé de pelures d’oranges ; un grand coup, enfin, de l’épée de Giovanni dans la porte ; voilà les seules choses dont il me souvienne. Je ne regagnai quelque empire sur mes sens qu’à l’instant où l’on nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu comme la main. A ma vue, il recula plusieurs pas en arrière. J’entrai.
« A la clarté dansante d’une chandelle unique, j’aperçus Clarice-Annalena Mérone, comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode d’Arcadie et se prélassant sur la plus voluptueuse des couches : son frère Alessandro lui servait de coite, Zegollary de traversin et mylord Edward Gordon Colham de colifichet mignon pour le désœuvrement de ses charmants petits doigts. La vie faillit à m’abandonner.
« Mon premier mouvement fut de mettre ma fidèle épée à la main ; mon deuxième, de sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra ; enfin, par le jeu d’une association bizarre, ma pensée s’arrêta sur l’image de l’abbé de Rancé ; et ce rapprochement subtil et saugrenu acheva de me dérider.
« Aucune des nudités convulsées du groupe mythologique et aviné ne se teinta du sang des vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là ; non, pour dire le vrai, personne. Car ma jeunesse et mon illusion étaient déjà mortes, ah ! par la fourche et la queue du diable ! mortes et ensevelies depuis longues, longues années.
« Une violente surprise nous éclaire parfois sur la nature réelle de nos sentiments avec une sûreté que nous attendrions en vain d’une raison sans cesse troublée par d’extravagants soucis. Ainsi, devant l’ignoble et séduisant spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus, sur le tard, avoir été, à tout propos, cruellement moqué par ma gueuse d’imagination. Le destin des mélancoliques pasquins de mon espèce est de poursuivre, leur vie durant, quelque vain fantôme de passion, d’art ou de philosophie, puis de s’endormir dans la sainte et unique réalité du sein de Dieu.
« Passé le premier saisissement, je m’excusai auprès des amoureux penauds de la brusque interruption de leurs ébats ; et, tout en plaisantant agréablement la fougue juvénile de leurs transports, je les complimentai sur la grâce attique de leurs jeux et les implorai de s’en retourner à leur chef-d’œuvre inachevé. Labounoff aussitôt donna le signal d’un nouvel assaut. Justes dieux ! que le prince l’avait donc belle ! Sans faire difficulté, j’avoue m’être senti animé à ce moment, d’un vif désir de participer à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que je me jetasse dans l’amoureuse mêlée ; telle était cependant la violence de ma belliqueuse envie, que la vue seule des armes et des blessures suffit à la contenter. Tout le temps que ses amis furent aux petits soins avec elle, ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de malicieux baisers tout pleins de tendresse ; jamais encore la friponne ne m’avait paru si belle, ni si gracieusement parée de tous les attraits de l’innocence. Le hasard des poses licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale de son maintien ; je la voyais enfin telle que la nature l’avait créée ; je ne doutais plus de l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me ravissait d’aise. J’étais surtout vivement touché des témoignages d’affection que le jeune Alessandro prodiguait à sa sœur ; cependant, tout en couvrant de louanges les principaux acteurs de cette scène, je ne laissais pas de marquer quelque admiration aux emplois secondaires ; car il n’y avait pas jusqu’à ce calculeux et rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en l’occasion, d’une compétence et d’une dextérité dignes des plus grands éloges. Pour ce qui est de ma chère maîtresse, sitôt terminé l’inoffensif pugilat, je la pressai tendrement contre mon sein et déposai sur son front à nouveau rougissant une couple de fraternels baisers. Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte routine de considérer comme notre semblable une Ève dont nous ne connaîtrons jamais l’esprit ni la chair ? Car que pouvons-nous pénétrer d’une créature qui nous sait demeurer entièrement fidèle dans le moment même qu’elle essuie le feu d’un corps de garde au complet ?
« Me sentant à jamais guéri de ma vieille sottise, je pris gaîment congé de mes amis, sans même un instant songer à leur faire reproche de la singulière conduite qu’ils avaient tenue avec moi. Je courus chez mon banquier. Rien, à mon sens, n’égale en noblesse une belle tête de fourbe gravée dans de l’or palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux aux tripots et aux mauvais lieux de Venise, de compagnie avec l’ingénu et doux vicomte ; ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié pour Edward Gordon Colham n’eut que peu de durée. Je trouvais à mylord un esprit trop formé déjà par le commerce périlleux des femmes.
« Au jour fixé pour le départ, je me présentai pour la dernière fois chez la douce maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas alerte les galeries obscures et les salles silencieuses. J’entrai sans frapper dans le salon à l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle que de coutume et tapie tristement dans le petit coin si doux à mes vieilles songeries, entre la cheminée et le bahut de chêne, sous le Hogarth et en face du Longhi. « L’heure est venue, mon Annalena chérie » — lui dis-je simplement. — « Hélas, monsieur, me répondit-elle d’une voix d’enfant, pourquoi faut-il donc que vous soyez si peu de votre siècle ? Haïssez-moi, mais ne me méprisez point ; car il me sera certainement beaucoup, beaucoup pardonné. » Je ne pus que sourire à cette application bizarre de mes prêches anciens. Toutefois, en interrogeant les yeux de la belle, j’y lus la même réponse dans un beau regard de jeune chienne innocente, chaude et fidèle. « Ah ! que ne vous ai-je conté plus tôt l’histoire infortunée de ma vie ! » poursuivit-elle ; « je n’ai jamais connu de père ; ma mère était une… » Je lui mis la main sur les lèvres : « Trop tard, trop tard, ma chère enfant ! » Des larmes filiales coulaient sur les pauvres et douces joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette. Je devinai son mouvement et l’arrêtai au milieu de la chambre. Ah ! pauvre amour ; ah ! triste vérité ! Mon regard dans la haute glace rencontra mon regard. Ma vieillesse m’apparut pour la première fois en toute sa sincérité. « Le temps des amourettes est passé, — me dis-je, — il se fait tard dans le jour du monde ; l’amour est proche. » Puis, me tournant vers ma charmante : « Le moment, à son tour, est venu, ma Clarice adorée. » Je fis quelques pas vers la porte. La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre restait comme figée. Deux vers très vieux et très ridicules chantaient dans ma mémoire :
Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue,