PREMIERE SECTION.
EPIGRAPHE.
“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer discrètement.”—Essais de Montaigne.
THEOLOGIE.
Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement exerce une immense influence sur sa folie, comme cause, mais encore modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit. Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement pourrait nous convaincre, a priori, que les doctrines, opinions, et théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.
Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une dévotion fanatique,—telles entr'autres que les ouvrages singuliers composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une bibliographie. Dans La dévote salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés. Dans Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle, petit in 8o, il est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force, espérance,” &c.
Citons encore La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en dévotion; La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames dévotes; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en ce genre, et Hooks and Eyes for Believers' Breeches, Sermon par Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes; mais revenons à notre sujet.
Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur la Prédestination et le Libre Arbitre, considérées comme des chefs d'œuvre de dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle, pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.
Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées; tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.
[6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.