En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: De Philosophiâ, un ouvrage écrit par Miguel de Flores, jadis professeur à l'université de cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le système développé de nos jours sous la dénomination de la théorie des atômes, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. De Flores représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.
Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont deux intitulés: Dominatmosphérie, l'un contenant des instructions pour les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte, précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il les titres de: Dominatmosphérisateur, Dominaturalisateur, Doministérisateur, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une notice sur ce monomane est insérée dans le Courrier Rouennais du 17 décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la Normandie Romanesque, p. 255.[19]
[19] Manuel du Bibliographe Normand, tome 2, page 172.
Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le dénuement.
[20] Grammar of the Five Senses—Principles of the Kantian Philosophy—Devarication of the New Testament, &c.
Par Devarication of the New Testament, Wirgman entend, dit il: “The development of celestial power, the aggregate of spiritual existence, the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”
Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté de cette définition.
Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront être sauvés dans l'autre monde.
Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres. Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276 livres sterling.
Dans sa Grammaire des Cinq Sens, l'auteur prétend que lorsque son livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le crime.