PHILOSOPHIE ET SCIENCE.

Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde. La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période. Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris, lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation soignée.

Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces déviations du sens commun.

Dans un ouvrage intitulé: De Philosophiâ Aristotelis, publié à Pise en 1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée par un médecin du nom de Gragani, qui, à l'époque de la composition de ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos, consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un petit in 8o, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres.

Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères d'Aristote.

L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par ses ridicules prétensions de science.

Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques.

L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529, par la publication à Florence d'un ouvrage sur l'anatomie du langage. C'était l'œuvre d'un médecin, Joseph Bernardi, composée pendant qu'il était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter. Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni, Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux.

Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais ne recouvra jamais pleinement la raison.[18]

[18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King, Cornhill, 1639.