Prosper Marchand[31] accorde huit lignes à notre Comte de Permission, de l'existence duquel il n'est pas même fort assuré, car il en parle comme d'un personnage “qu'on prétend avoir paru à la cour de France, au commencement du 17me siècle, et qu'on croit avoir été une espèce d'administrateur de la librairie, ou d'examinateur des ouvrages à publier, sous l'autorité du Chancellier.”

[31] Dictionnaire historique, t. 1ier, p. 203.

Ceci n'est pas mal, comme mystification dans l'histoire littéraire, mais Prosper Marchand ne s'arrête pas en si beau chemin: “Il y a sous ce nom (celui du Comte de Permission) un petit livre extrêmement rare, et connu de très peu de personnes, dont surtout les partisans de la pierre philosophale font beaucoup de cas!” Il faut dire cependant, à la décharge du biographe, que, convaincu de la nullité de ses renseignements, il donne tout au long en note, ceux de l'auteur des remarques sur les lettres de Bayle, dont nous avons parlé ci-dessus.

Il avait eu sous les yeux l'ouvrage de Bluet d'Arbères, car il le décrit et en donne même des extraits. Comprend-on, après cela, que non seulement il n'ait pas la moindre idée de son contenu, ni de la date de l'impression (indiquée cependant presqu'à chaque livre) mais encore qu'il forge à plaisir un faux titre dans un catalogue!

Il est curieux de citer les paroles mêmes d'un bibliophile aussi exact.

“Le Comte de Permission est un petit livre très rare” (d'abord le Comte de Permission non seulement n'est pas un livre; ce n'est pas même le titre d'un ouvrage quelconque). “C'est une espèce de catalogue de livres feints et imaginaires;” (ne croirait-on pas qu'il s'agit d'une seconde bibliothèque de Saint Victor?) “qui contient 42 feuillets,” (et ce malheureux Bluet croyait avoir composé 173 livres!) “Les chimistes regardent le Comte de Permission comme un ouvrage de philosophie hermétique, où l'on a développé, sous diverses figures emblématiques, l'art de transmuter les métaux, et c'est ce qui fait que les curieux le recherchent encore quelquefois,” (et c'est ainsi que l'on écrit l'histoire des livres!) “Pour moi, j'aime mieux le regarder comme une satire assez froide de diverses personnes du temps de Henri IV, et c'est sous cette idée que je me souviens d'en avoir ainsi fait dresser le titre, dans le catalogue de la Bibliothèque de M. Cloche, qui fut vendue publiquement à Paris en août 1708: Le Comte de Permission, ou 42 portraits satiriques et allégoriques de différentes personnes du temps de Henri IV, en forme de titres de livres; avec figures, en 1603, in 12o.

Le trop confiant Flögel a été pris à ce piège d'un faux titre, qu'il a donné comme un ouvrage véritable. Pierre de l'Estoile, dans son Journal de Henri IV,[32] nous fournit une description plus précise de notre auteur et de ses ouvrages: “En ce mois” (août 1603) dit-il, “courait à Paris un nouveau livre d'un fol courant les rues, qui se faisoit nommer le Comte de Permission, lequel ne savoit ni lire ni écrire, comme il en donne avis à chaque feuillet, et ce qu'il faisoit et écrivoit, étoit, à ce qu'il disoit, par inspiration du Saint Esprit, c'est à dire, de l'esprit de folie qui le possédoit, comme il apparoit par ses discours, où il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en ses visions. Il a mis dans ce beau livre, la Reine, tous les princes et les princesses, dames et damoiselles, dont il a pu avoir connaissance, tant étrangers, qu'autres, avec des étymologies et interprétations de leurs noms, fort plaisants et à-propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent souvent mieux et plus à-propos que les sages. Ce beau livre imprimé à Paris, à ses dépens, et avec permission de Monsieur le Chancellier, est bien digne du siècle de folie tel qu'est le nôtre.”[33]

[32] Tome 1, pages 259-260.

[33] Nous verrons plus loin pourquoi de l'Estoile ajoute que le métier de ce fol était d'être charron, et qu'il montait en Savoie l'Artillerie du Duc, où on disoit qu'il se connaissoit fort bien.

Garnier, un des commentateurs de Ronsard,[34] range aussi notre Bluet d'Arbères au nombre des fous, dans une note d'un passage relatif à l'époque précédant les guerres civiles de France, où l'on voyait errer parmi les villes, des hommes: