Présentons maintenant l'autobiographie de notre original.[36]
[36] Bluet commence à raconter sa vie au 70ème livre, imprimé le 10 Novembre, et dédié au Duc de Maines. Nous indiquerons successivement les livres dans lesquels il continue sa narration, en y faisant entrer les détails qu'il a répandus dans un grand nombre d'entr'eux.
Moy Bernard de Bluet d'Arbères, Comte de Permission, chevalier des ligues des treize cantons de Suysse, naquit l'an 1566, à Arbères, terre de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres parens. Ils estoient de la religion Philistienne. Tout ce qu'ils m'ont appris c'est mon Pater et le Credo en François. Mon village est en une boissière (vallée). Du coté du Soleil couchant il y a des montagnes, où il n'y a que rochers et herbes de senteur. Du coté du Levant, il n'y a que marescages. Je me souviens de tout ce que j'ay dit et fait, depuis que j'estois au berceau.
Quand je commençay à cheminer, je montois dessus de grands coffres de paysans, et chantois à haute voix: Domine.
Les paysans qui avoient semé du millet, avoient mis des images de nostre Seigneur dans les champs pour faire peur aux oyseaux. Je les allois prendre, à cause que nostre Seigneur y estoit en peinture.
Nous étions alléz mener les brebis André Bure et la Tivène de Trec, auprès du chesne du Baissot; eux avoient beaucoup plus de temps que moy. Voicy que le loup commence a venir prendre de nos brebis, alors je commence à réclamer l'aide de Dieu, et à l'instant le loup quitta les brebis… Depuis l'age de quatre ans je n'ay eu que du travail et point de repos.
Mon père me fit le gardien de toutes les brebis du village. J'avois entendu dire que Dieu avoit promis que quand on seroit deux qui parleroient de luy, qu'il seroit au milieu des deux. Je me mettois en teste et croyois que moy seul suffirois, et que Dieu pouvoit aussy bien m'assister qu'à un grand troupeau… Mon frère Michel prenoit plaisir à dire des chansons, estant aux champs avec les brebis. Il estoit loué et estimé par les filles, et je n'estois point loué ny estimé, parceque je ne sçavois pas dire de chansons. Mais pour cela le loup ne laissoit de luy manger ses brebis, ce qui ne m'arrivoit point.
J'hayssois fort la paillardise jusques à l'age de sept ans. Quand je voyois des femmes et des filles, j'allois me cacher derrière des lits… Je n'avois pas une heure de relasche; on me faisoit aller quérir du bois sur les épaules. J'avois fait un petit chariot pour aller le quérir, et mes compagnons venoient tirer le chariot avec moy, encore qu'ils fussent de plus grande maison que moy.
Au temps qu'il falloit retirer le foin et le bled, l'on m'envoyoit par les montagnes pour faire du ramage pour donner aux brebis; je m'y tenois tousjours incessamment. Il y avoit un chasteau qui s'appeloit le chasteau Dyvone, proche de mon village: dans le chasteau, au belvar de l'haute cour, il y avoit Adam et Eve, l'arbre de vie avec le serpent, représentés au naturel, et ne leur manquoit que la parole. Aussitôt que je me pouvois desrober, j'étois incité et induit pour aller voir ceste belle histoire si hazardeuse et escandaleuse. Je ne faisois que penser aux grans dons des graces et faveurs que Dieu avoit fait au prophète Royal David, et à Moyse, et me représentois tousjours ces deux grands personnages.
La plus grande ambition que j'avois en ce temps c'est qu'il pleust à Dieu de me faire la grace que je peusse estre prédicateur. Les clercs estoient de grand renom et respect. J'empruntois des livres de mes compagnons, et y regardois quand j'estois aux champs àfin qu'on eust creu que je sceusse bien lire, et m'estois toujours d'avis qu'un ange me devoit parler et me représentois toujours le jugement de Dieu devant ma face. Je priois incessamment Dieu… Je me faisois accroire en ce temps-là que si j'eusse esté du temps de Jesus Christ, j'eusse tout quitté pour le suyvre… Je disois à mes compagnons: “quand je seray grand, vous me verrez suivre des princes, puis des roys, s'il plaist à Dieu, et porteray de leurs mesmes habits, satin et velours, avec passemens d'or.” Ils ne faisoient que rire, mais mon dire s'est trouvé estre véritable.