En l'an 70, du temps que le Duc Darue passa par Chamberry en Savoye pour aller en Flandre, ceux de Genève et de mon pays craignoient que les Espagnols ne leur fissent la guerre, et disoient: Les gendarmes nous viendrons couper la gorge! Je me consolois avec Dieu, aux champs, à mes brebis. Je disois: Hélas! où irai-je me cacher, afin qu'ils ne me coupent la gorge! Je priois Dieu qu'il prolongeast cet accident jusqu'à ce que je fusse en age, que je pusse entrer au service et en crédit, par la miséricorde de Dieu, avec ceux qui peuvent allumer le feu et l'esteindre. Mon Dieu a entendu ma voix, m'ayant envoyé au service de Charles Emmanuel Duc de Savoye en l'an 85, où je suis demeuré jusqu'en l'an 1600.[37]
[37] Livre 47ème.
De sept ans à dix[38] mon père voulut me faire berger de vaches; j'avois accoustumé de garder les brebis jusqu'alors, qui est la plus noble beste qui soit en toutes les bestes, après la colombe. Il m'estoit bien fascheux d'aller aux marescages là où il n'abite que des bestes sales. Je demanday à mon père qu'il me laissast garder les brebis, car ce m'estoit plus honorable que de garder les vaches, mais il me respondit, qu'il n'estoit pas si profitable. Il me fallut donc estre gardien de vaches. Comme je n'avois pas peur que le loup les mangeast, je me livrois aux pensées de l'ambition. Je faisois des cuirasses des escorces d'arbres, et des morillons des citrouilles, et force espées de bois, des paniers de bois, artilleries de bois, arquebuzes et pistoles de bois, et les canons estoient des clefs percées, trois tambours, et les caisses des tambours estoient d'escorces de cérisier. Prenant les lettres de parchemin qui estoient des contracts et testaments de mes prédécesseurs, pour en faire les fonds des tambours, prenant les filets pour faire les cordages. Je faisois des paniers d'ozier et les envoyois vendre à Genève pour avoir de l'argent pour acheter du taffetas pour faire des enseignes de guerre. Après avoir fait tout cela, je le cachois par dedans la paille, afin qu'on ne trouvast ces artifices. Je fis un coffre de la longueur d'un escabeau, trois pieds de long et deux de large. J'achetois des jettons marqués de la Fleur de Lys du Roy de France, et en empruntois encore à Janet Gaudar et les estendois sur le sable. J'empruntay une grosse gibecière de Pierre Rouzé, principal du village, et la remplis tant de sable que de jettons, et la mis dedans le coffre. Je prins une chambre qui estoit sur quatre colonnes de bois faictes avec des ais. J'y mis tous mes artifices de guerre. La chambre estoit à un de mes voisins.
[38] Ceci appartient au 71ème livre, qui a en tête une gravure surmontée d'une couronne, et qui représente le Comte de Permission gardant les moutons et pourchassant un loup.
Au village où je suis né, il y avoit de très belles filles. Mes compagnons estoient les bien-venus auprès d'elles, mais moy je n'estois ny bienvenu, ny aucunement caressé, à cause que j'estois sorty de pauvres gens de mépris.
J'estois déjà fort persecuté en ce temps là à caresser et aymer les belles filles, jusqu'à considérer dans mon esprit quand viendra le temps que les femmes seront à bon marché.
Je hayssois tous les autres vices, mais je trouvois que celuy là estoit le plus plaisant. Quand j'estois couché la nuict, toujours les mauvaises pensées me venoient attaquer, et me sembloit que si toutes les plus belles femmes et filles du village se fussent présentées à moy, que j'eusse accomply le plaisir de concupiscence.
Je priois Dieu journellement qu'il luy pleust me faire tant de grace que de me donner le savoir et la science pour pouvoir prescher à mes compagnons.
Je leur dis que j'avois un trésor, et ils me respondirent qu'ils vouloient en avoir leur part, autrement ils l'iroient rapporter au gouverneur de Gex.
Je leur respondis: je vous en feray part moyennant que vous ne le disiez point aux autres, et que vous soyiez petit nombre de gens. Incontinent ils l'allèrent dire à tous les autres, et j'en faisois du fasché, et cependant j'en estois bien joyeux, parceque ma cour et ma suite en seroient plus grandes. Je leur dis: vous vous contenterez de le voir, sans le toucher et n'entrerez qu'un à la fois dans la chambre. (Il suit ce plan et les introduit l'un après l'autre dans son arsenal, leur montrant le coffre de jettons, puis les fait sortir, et leur donne à chacun des noms de noblesse.) Je les fis armer de mes armes, battre mes tambours. J'avois fait une colombe de bois doré, et un baston de la hauteur d'un homme, avec une banderolle de fer-blanc doré, et une croix blanche à jour, au milieu de la banderolle. C'estoit ainsy un baston royal. Je le faisois tousjours porter devant moy, signifiant la grandeur de l'inspiration de Dieu. Alors mes compagnons de noblesse me disoient: que ferons nous de ce trésor; il faut que nous le partagions. Je respondis: je ne veux pas qu'un aussy grand trésor se disperse. Il faut voir s'il y a quelque chasteau ou seigneurie à vendre, nous l'acheterons tous ensemble, et serons frères. Toutefois je veux estre le supérieur de vous tous, et me rendrez obéissance.