Tout le plaisir et delectation que j'avois, c'est que je les faisois tirer à l'arbaleste et à la flesche, eux marchant en ordonnance, le tambour battant, les enseignes déployées.
Toutes les plus belles filles me venoient voir et me faisoient grande caresse et reverence.
Quand je fus à l'age de neuf ans,[39] il y avoit une paysanne, belle fille et riche qui estoit une voysine. Elle s'appeloit Antoinette Goandet. Mes compagnons me venoient prier que je parlasse pour eux à ceste paysanne. Alors je parlay pour un nommé Chateaufort, mais la belle me respondit que je parlasse pour moy et non point pour les autres, et qu'elle m'aymeroit mieux que celuy pour lequel je luy parlois. Je fus bien joyeux et content.
[39] Ceci appartient au 72ème livre dont la gravure représente le Comte de Permission et ses compagnons armés comme il l'a décrit plus haut, debout au centre de son artillerie, et le coffre aux jettons ouvert au milieu d'eux.
(Il devient amoureux, la mère de la jeune fille se fâche, le père de Bluet s'irrite. Notre héros s'enfuit de la maison paternelle, et se sauve au château de Grelly, à un quart de lieue de son village.)
Le seigneur du dict lieu estoit capitaine de cinquante lances pour le Duc de Savoye. Au chasteau se trouvoient la femme du seigneur, son fils et ses trois filles. Je dis à icelle dame: Madame, je vous prie humblement de me faire ceste faveur, au nom de Dieu, de m'amener à Rumilly avec vous. Elle me dit: que feras-tu quand tu seras là? tu es si petit, à quoy employeras-tu le temps?—Je prieroy Dieu le créateur afin qu'il luy plaise me faire la grace que je puisse devenir le maistre monteur de l'artillerie. Alors la dicte Dame m'accorda ma demande, et nous partîmes le lendemain… (admis au château, il y trouve le contrôleur du Duc, qui voulant probablement s'amuser, promet à Bluet de le faire entrer au service de son altesse, à raison de dix écus par mois; mais on ne le paie pas; il se plaint; on déchire le contrat que par plaisanterie on avait fait dresser par un notaire, et Bluet s'arme de patience contre sa mauvaise fortune.)
Au bout de quatre mois, on m'habille tout de boccassin incarnadin, espée et poignard, manteau et panache. Tous mes compagnons furent esmerveillés, puis je m'en retournay à Rumilly. Le jour de mon arrivée[40] les quatre compagnies de chevaux-leger firent montre, ensemble toute la noblesse de Savoye commençoit à s'armer et à se préparer…
[40] 73ème livre. Suite de sa vie jusqu'à l'âge de 16 ans.
J'estois en renom de plus en plus à cause de mon jeune age et de l'intelligence qui estoit en moy. Je n'avois que douze ans. Je demeuray six ans à Rumilly, et toute l'envie que j'avois c'estoit de m'amasser quelque somme d'argent, à la sueur de mon visage, et puis après me marier… J'avois ceste coutume que j'aymois à estre tousjours superbement habillé. A Rumilly je fis faire des habits de taffetas et satin.
Durant ces six années, je m'en allai quatre ou cinq fois au lieu de ma naissance, et je ne voulus jamais loger en la maison de mon père, mais je logeois en la maison du voisin qui s'appelle Nicolas Coindet; et six ans après, la maison de mon père est venue à tomber, et il a acheté la maison où je logeois… J'avois incité et sollicité mon père et ma mère qu'ils ayent à vendre le peu de biens qu'ils ont, pour s'en venir ailleurs, parceque le temps viendroit que les armées leur couperoient la gorge. Dix ans après, les Espagnols brûlèrent la terre de Gex; les femmes et filles furent forcées et violées, brûlées et massacrées. Mon père et ma mère furent liés et garottés. Mon père s'ecria Hélas! mon fils Bernard où es-tu, qui a monté l'artillerie de nostre prince? Les Espagnols dirent: est ce maistre Bernard qui a monté la croix? Alors mon père et ma mère furent déliés et libres. Tout le pays fut bruslé, sinon mon village qui fut préservé.[41]