[41] Livre 47ème.

A seize ans je quittay Rumilly,[42] et j'allay au chasteau de Monmeillan, principale place de toute la Savoye. J'allois offrir mes services à Monsieur de Bonvillar, gouverneur de la place. Une sentinelle donne avis qu'un jeune garçon vouloit parler au gouverneur. Celui-cy demande ce que je voulois, et je luy respondis: “Monsieur, depuis que Dieu m'a donné le jugement je n'ay eu d'autre dessein que de servir son altesse, pour accommoder son artillerie.” (Il est agréé et on lui donne un logement dans la forteresse. Le contrôleur du gouverneur lui offre, dit-il, une de ses maîtresses pour femme, mais il refuse par fierté. Puis il veut lui donner une de ses filles bâtardes, ce qui ne réussit pas non plus. Parmi plusieurs intrigues, qui toutes, dit-il, s'en allèrent au vent, il en raconte une fort originale, mais que nous ne pouvons placer ici.)

[42] 74ème livre. Portrait en pied de Bluet d'Arbères armé, et d'une femme de chambre tenant en main une quenouille. Au-dessus des portraits se trouve imprimée en deux lignes la légende suivante: “Outre que la figure est bien taillée, c'estoit la plus belle suivante qui fust jamais en tout le monde.”

Le gouverneur avoit parlé à son Altesse le duc pour moy, et lorsqu'il fust desmist de ses fonctions, elle commanda que j'eusse les mesmes franchises qu'auparavant. Quelque temps après le nouveau gouverneur me donna commission de monter toute l'artillerie, et qu'il n'y auroit jamais artisan qui seroit mieux récompensé de son Altesse, que moy. “Mais gardez-vous, dit-il, de vous marier encore de quelque temps, car tel ne vous voudroit donner sa Chambrière pour l'heure présente, qui avec le temps sera trop heureux de vous donner sa fille.” Je me tenois bien heureux d'avoir receu un aussy bon conseil de mon dit sieur le gouverneur, lequel j'ay observé jusqu'à présent.

(Bluet a maintenant près de vingt ans, et c'est probablement vers cette époque qu'il commença à avoir ses visions, au milieu d'amours multipliées, et de tours très fâcheux qu'on lui joue à chaque instant. Dans une de ses visions arrivée le 19 Novembre 1586 au château de Montmeillan, il lui sembla que des armoiries lui étaient données en rêve. C'était, dit-il, l'arbre de vie, avec sept racines entourées par deux serpents dont l'un a une tête de femme. Deux branches de laurier chargées de douze pommes entourent l'arbre, et le tout est surmonté par cinq couronnes, au-dessous desquelles est une colombe au milieu d'une gloire. Dans sa première oraison, il explique symboliquement ces armoiries qui se retrouvent plusieurs fois gravées dans ses œuvres.

L'année précédente, il était allé faire un pélerinage à St Claude, et il passa par le pays de Gex. Tous ceux de son pays se moquaient de lui, rapporte-t-il, et le traitaient de fou, parcequ'il leur recommandait de prier Dieu, vu que le temps approchait où les châteaux et maisons du pays seraient brûlés, et les habitans passés au fil de l'épée.

Laissons maintenant à notre héros le soin d'expliquer lui même ses amours et les tours dont il est la victime.)

Je dépendois grande somme d'argent pour adhérer aux desirs de Toinette.[43] Je faisois force collations et faisois manger force confitures à ma maistresse et à sa compagnie, jusqu'à luy donner tout ce qu'elle estimoit luy estre agréable. Mais l'on abusoit de ma bonté et de ma patience. Je payois tous les violons, et les autres dansoient à mes despens; je faisois l'amour et les autres la vie, c'est à dire la monte. Monsieur de Choizel, veneur de Madame la Gouvernante, prenoit du poulverin d'arquebuze, et me le venoit souffler contre les yeux, ce qui me faisoit beaucoup de mal à la vue. Encore ne se contentoit-il pas de cela, mais il prenoit la clef de mon coffre, et me prenoit tout ce qui estoit dedans. Il me venoit trouver dans ma chambre et me tiroit mes bagues d'or de mes doigts, et en faisoit son propre, ce qui m'occasionna de m'en plaindre à Monsieur le Gouverneur, et il me respondit que ma maistresse y mettroit du remède. Le dict Choizel estoit des mignons de Toinette. Je consideray qu'il n'estoit pas possible que le c. d'une p. me peust faire condescendre à vivre desreglement à l'encontre de la volonté de Dieu… Petits et grands se mocquoient de moy, et me faisoient des cornes. J'avois des visions que partout où ma maistresse logeoit, qu'il y avoit deux portes… Je demanday mon congé à Monsieur le Gouverneur, et satisfaction de mon travail.[44] Il me dit: le congé que je vous donne, c'est de garder de près votre maistresse. Je luy respondis: Monsieur, je ne seray jamais subject au c. d'une p., et il me respondit: Maugré de coquin! Monsieur, répliquai-je, si je suis coquin, mon esprit n'est point abastardy, et à l'instant il me donna mon congé par escrit, mais sans me donner aucun payment de ce qu'il me devoit… Je retournay au chasteau de Montmeillan, où je fus très bien venu et très honorablement reçeu… C'estoit environ un mois avant Noel. Dieu m'envoya une inspiration de demeurer trois jours sans boire et sans manger… et pour une repentance et pénitence, je voulus aller à pied nud, et marcher teste nue au plus gros de l'hiver, depuis Montmeillan jusques à nostre Dame de Means, qui est une bonne lieue de distance. Je ne portois que ma chemise et mes scarçons. Estant de retour, ma chair estoit toute noire, et alors me fust annoncé secret haut et puissant. Une voix me disoit: comporte-toy bien et sagement, car Dieu veut se servir de toy, et te veut faire prophète…

[43] Il raconte ceci au 75ème livre, celui où se trouve une gravure indécente représentant une femme nue, entrelardée par tout son corps de priapes ailés.

[44] 76ème livre.