(Au 78ème livre il raconte une autre vision, dans laquelle on veut lui faire épouser sa maîtresse qu'il nomme tantôt Toinette, tantôt Lucrèce de la Tornette, mais il ne veut pas se marier avec elle. Comme, en cette vision, il est très pauvre, et n'ayant pour tout vêtement que sa chemise, Toinette fait amener auprès de lui sept mulets tous chargés d'écus: Voilà, mon serviteur, pour vous remonter, dit-elle. Il désire savoir d'où vient tant d'argent, et elle répond: c'est son altesse qui me l'a donné, pour récompense de ce qu'il m'a fort bien embrassée. Allez, p., s'écrie Bluet furieux, je ne veux point estre remonté par votre…
Le gouverneur, sa femme et tout le monde disaient, et faisaient courir le bruit, rapporte-t-il, qu'il était devenu fou, et avait des transports au cerveau. Enfin touts ces tribulations cessèrent par la mort de Toinette qui mourut de la peste. Rendons la parole à Bluet.)
Le péché qui m'a le plus persécuté, c'est la tentation des femmes, et quand j'ay mangé, encore que je ne mange dissolument, et ne mange rien que je ne veuille que tout le monde sache, je ne suis pas si prompt pour prier Dieu, et l'incitement de Sathan me faict trouver belles les femmes… il m'a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter de les veoir; mais j'ay considéré que cela me détourneroit de faire quelque chose de grand, que j'ay envie de faire au monde, qui sera remarquable, s'il plaist à Dieu…
(Au livre 80ème il nous raconte que dans un de ces accès d'ascétisme, et tenté du péché de concupiscence, il s'en alla vers un cimetière des environs de Chambéry, s'y dépouilla tout nu, se fit un lit d'orties, s'y coucha et s'y roula de tous côtés. En revenant chez lui son corps était plein d'ampoules, et il alla trouver le chirurgien Blondel, pour se faire panser.)
Je dis au chirurgien: allons un peu dedans vostre chambre, et prenez vostre razoir, puis me recommandant à Dieu, faites justice de mon courtaud, ajoutai-je, qui veut faire la beste, pour trahir mon âme. Puis me donnant trois coups de razoir sur le petit bidet, je le fis recharger encore de deux coups, dequoy il y en avoit un qui entra fort profond. Le soir mesme je faillis perdre tout mon sang.
(Le livre 81ème contient une histoire assez curieuse, mais trop longue pour l'insérer ici, de deux squelettes avec lesquels il donne une leçon de morale à un gentilhomme qui voulait se servir de son intermédiaire pour obtenir les faveurs d'une maîtresse. Il paraît que les officiers de la maison du Duc de Savoye lui jouaient de cruels tours, auxquels le Duc même prêtait la main. Nous en laisserons raconter deux ou trois à Bluet.)
Mes ennemis mirent en teste à son altesse de me faire vanner dans une couverte, par plusieurs et diverses fois, puis me faisoient monter tous les chevaux les plus vicieux qu'il y avoit, mais je me comportois le mieux que je pouvois, comme d'effet je me tenois fort bien à cheval. On fit attacher deux grandes boucles de fer au coing d'une salle, avec une corde et une cuve; puis me faisoient mettre dedans ladicte cuve, et me faisoient tourner un longtemps. Je me consolois avec Dieu; mais après cela je demeuray fort longtemps sans me pouvoir recognoistre.
(C'est facile à croire, Pauvre Bluet! Pour récompense de ces mauvais tours, on lui donnait un superbe habit de couleur colombine, passementé d'un grand passement d'or. Don Juan de Mandoche lui donne un habit bleu celeste tout chamarré d'argent, et il lui donne encore vingt ducatons pour récompense de ce qu'il lui avait coupé la barbe.)
Le jour de caresme prenant j'arrivay en la ville d'Ast, et m'en vins loger au logis des trois Rois, et ne pensois pas sejourner deux jours, mais je m'y trouvay si bien, avec toute la Noblesse d'Ast, que j'y demeuray tout le caresme.[45] M. le comte de Neufville, sa mere et sa femme, M. De Salines et sa femme, M. De Callo et sa femme, qui est la plus belle femme d'Ast, et estoient tous de mes amis, et me donnoient de beaux habits et d'autres beaux présents. En la semaine saincte je m'en vins trouver le Roy David en triomphe et en bon équipage; j'avois de superbes habits et de grandes pièces d'or, et force perles et pierreries, et grand quantité de bagues. Mes habits estoient tous brochez d'or, doublez de toile d'argent. Quand le Roy David me vit, il fut extrêmement joyeux… De Quiers, il s'en vint faire feste à Turin…
[45] Livre 84ème.