(Là, on le présente à la fille du Président Provane, et sans doute pour s'amuser de lui, on lui conseille de faire la cour à la fille du président. Bluet prend la chose au sérieux, et le Duc même se mêle de la plaisanterie.)
Son Altesse alla faire ses Pasques aux Capucins, à Turin. Il avoit un valet de chambre qui s'appeloit Campois, qui avoit accoutumé de me faire du mal. Il incita son Altesse à me faire monter à cheval sans selle, ny bride, ny licol, puis le faisoit courir par un taillis là où je rencontray une branche coupée, laquelle entra deux doigts profond en ma chair, derrière le col. Je tombay en terre, comme un homme mort, puis me vint une postume, laquelle demeura sur moy fort longtemps. Mais pour cela je ne laissois de fréquenter Mademoiselle Provane une maistresse, là où j'estois le bien venu à toutes les heures où je voulois y aller, et estois toujours assis auprès d'elle, et ne mangeois que ce qu'elle me donnoit de sa propre main. Il advint que la peste se mit dans Turin, et le Roy David, ma maistresse Argentine, et toute la noblesse quittèrent la ville… Quand le Roy David vouloit aller à la chasse dans le parc de la forest de Turin, il me faisoit tousjours chercher, pour me mener avec luy. Un jour quand nous fusmes à la campagne, il me fit monter sur un arbre, puis me fit faire une grande prédication, et cependant il fit couper le dict arbre, et quand je voulois descendre, on me jettoit des pierres et cailloux, tellement qu'enfin je fus contrainct de me laisser tomber avec le dict arbre, en me recommandant à Dieu lequel me sauva. Une autre fois je m'estois sauvé dans une église à Turin, là où il m'envoya Monsieur de Trois Serve lequel j'avois nommé Roland le furieux. Il me fit monter en trousse derrière luy, puis il alloit me picquant les jambes avec ses éperons, jusqu'à ce que nous fusmes en la forest, et alors il me vouloit mettre à la mercy des sangliers; mais quand nous fusmes arrivés, la chasse estoit parachevée, et par la grace de Dieu les sangliers estoient morts, tellement que Dieu me sauva encore ceste fois.
Son altesse n'alloit nulle part qu'il ne fallust que j'allasse avec luy, et me faisoit tousjours coucher dans sa chambre, estant à Turin dans le chasteau. Je couchois sur un matelas auprès de son lict, où je faisois mes oraisons, et y prenois grand plaisir. Je me levois tousjours de bon matin pour m'en aller à la messe, et il me disoit que je ne devois poinct sortir du logis avant luy. Quand il dinoit ou soupoit, il me demandoit si j'avois diné ou soupé, et quand je disois que non, incontinent il me servoit luy-mesme de ses propres mains.
Le Roy David s'en vint demeurer à Avellane,[46] et me fit loger vis-à-vis du logis de ma maistresse. Puis il commença à dresser mon équipage avec un accoustrement d'un gros taffetas renforcé, de couleur bleu celeste qui sont les couleurs de ma maistresse, et estoit tout chamarré de passemens de fin argent. Tous mes laquais estoient vestus de bleu celeste, avec des passemens blancs. Tous mes chevaux et mulets estoient harnachés de bleu celeste, avec franges et panaches. Bref rien ne me manquoit, j'avois aussy un brave secretaire qui escrivoit bien.
[46] Livre 85ème.
Le monde murmuroit fort que le Roy David couchoit avec ma dicte maistresse, mais j'entrois à toutes les heures que je voulois, tant la nuict que le jour, en la chambre du Roy David, et aussy en celle de ma maistresse, et vous promets que je n'ay jamais trouvé femme ny fille en la chambre du Roy, et ne luy vis jamais faire mal à personne qu'à moy.[47]
[47] Quelle naïveté dans cet aveu!
Il estoit un jour allé à la chasse et ils prindrent un cerf, lequel il fit écorcher devant la porte de son logis, puis me fit attacher les cornes du dict cerf sur ma teste. Je luy dis: Roy David, pourquoy me faictes vous attacher les cornes de ce cerf, attendu que je ne suis poinct marié; c'est chose qu'il faudroit faire à ceux qui veulent estre agrandi et honoré par le c. de leur femme. Puis je tournay la teste avec les cornes, et en donnay un grand coup contre la teste de celuy qui me les attachoit. Le Roy David me dist: vous avez grandement offensé des gens d'honneur. Je respondis: celuy qui se sent galeux, qu'il se gratte. Il me fit alors apporter toutes mes bagues, qui m'avoient esté données à Milan, et les jetta devant les laquais, au jardin de Turin, et il y en eut quelques unes de perdues, dont je fus extrêmement fasché, et cependant le Roy David s'en resjouissoit. Quand nous fusmes arrivés à Vellane, le Roy David me dit: donnez aux pauvres tout ce qu'on vous a donné à Milan. Et je respondis: j'ay mon père qui est pauvre et qui n'a rien, parquoy je desirerois lui donner quelques commodités. Ne vous souciez tant seulement de vostre père, respondit-il, mais donnez entièrement tout ce que vous avez aux pauvres. Je repliquay par une response assez gaillarde: dernièrement que vous jouastes tant de mille escus, que ne les donnastes vous aux pauvres; considerez, je vous prie, que le temps perdu n'est jamais recouvré. Alors il fut fort fasché et irrité contre moy, puis fit prendre une couverture, et luy avec des nobles me mirent dedans, me descendirent en la rue, et me vannèrent devant les fenestres de ma maistresse, dont j'avois grande honte, et un grand deshonneur m'arriva; ce qui m'occasionna de lui demander mon congé, pour venir en France vers le grand Empereur Theodose, disant que je ne voulois plus demeurer avec luy. Je ne pouvois m'en aller sans son congé; mais dans bien peu de temps, nous fismes la paix, de manière que tout fut remis en grace. Je luy pardonnay et mis en oubly le mal qu'il m'avoit faict.
(Vers ce temps Bluet se mit en tête d'établir un ordre de chevalerie: L'ordre de l'admiration du grand jugement de Dieu. Les grands dominateurs, dit-il, qui seront vertueux, le porteront en or, mais les méchants ne le porteront point. Le ruban sera blanc.)
Je ne fais poinct de doute,[48] continue-t-il, dans un moment d'amère réflexion, que de tant de monde qui ont eu de mes livres, il n'y en aye beaucoup qui les ont méprisés et n'en ont faict aucune mémoire, mais de tant de livres que j'ay faict, tousjours il y en aura quelque petit nombre qui se sauveront en despit des diables… et ils seront meilleurs au dernier temps, que non pas à l'heure présente, et y aura un million d'amis qui rendront tesmoignage de ce que je suis, en despit des pauvres envieux. Je n'ay point reçeu de desplaisir sinon de ceux à qui j'ay faict du bien; mais en mon Dieu je me console.