Il y a lieu de s'étonner que Vrain Lucas ait si mal réussi dans ses pastiches de lettres de Jules César et autres personnages de ces époques reculées, lorsqu'il aurait pu prendre pour modèles nombre de ces sortes de fausses lettres parmi les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, à Paris, telles que la lettre d'Ypocras à César, d'Aristote à Alexandre, du Prestre Jehan à l'Empereur de Constantinople, etc. Paulin Paris, tomes 5 et 6, de son analyse de ces manuscrits, et Ferdinand Denis, dans Le Monde enchanté, les avaient déjà fait connaître.

A la suite de cet exposé d'une supercherie qui ruina le renom de haute intelligence d'un homme de mérite, racontons celle qui servit au contraire à rehausser la réputation d'un rédacteur de journal.

La surprise ne dura à la vérité qu'un jour, mais elle produisit des pastiches qui méritent d'être conservés.

Signé par M. De Villemessant, le Figaro du 8 Juin 1870, annonçait au public que son journal (bien connu par ses principes impérialistes) avait été vendu au parti républicain, à des conditions telles, que sans blesser gravement les intérêts de sa famille, il ne lui était pas permis de refuser. Les noms les plus retentissants s'étaient associés à la nouvelle rédaction: Victor Hugo, George Sand, Emmanuel Arago, Louis Blanc, Edgar Quinet, Félix Pyat. Ils avaient envoyé leurs lettres d'adhésion en prose et en vers, et y développaient leurs principes les plus républicains. Ces pastiches étaient composés avec adresse, et on rapporte que quelques lecteurs trompés, ont déchiré le journal sans le lire jusqu'au bout. Ces imitations représentaient non seulement les théories sociales et politiques des républicains avancés, mais encore leur style et leur manière.

"O justice! O représailles! disait F. Pyat, en terminant sa lettre, quand viendrez-vous? Certes, quoiqu'on dise, je hais le meurtre, le sang, la poudre et les balles; mais je hais encore plus les tyrans de la terre, et je veux anéantir les uns par les autres."

"J'oublierai l'insulte et l'outrage, s'écrie Edgar Quinet; l'oubli d'un mal personnel, voilà qui est humain; mais le crime qui atteint les autres, le mal fait à mes frères, l'exil de nos amis, les morts de nos parents,—oh! les oublier, ce ne serait pas d'un homme, mais d'un tigre!"...

Le pastiche le plus remarquable dans ces lettres d'adhésion, est un poème de cent vingt-huit vers, par Victor Hugo, intitulé "La Presse des Mouchards."

Voici le commencement et quelques vers de la fin de ce morceau, dans lequel on a très bien saisi le style des Châtiments:—

"Parceque dix-huit ans sur ce crime ont passé,

La honte serait bue et le sang effacé!