Les convives les plus retardataires achevaient de disparaître au fond des galeries avoisinantes; les varlets éteignaient les girandoles, les pages retournaient à leur dortoir. La tranquillité succédait à l'animation et au bruit.
Gerbier se montra surpris et content de rencontrer le bouffon sur ses pas.
Eh! par là, mordieu! s'écria-t-il, c'est maître Triboulet! Qu'êtes-vous donc devenu pendant le festin, mon joyeux compère? On ne vous a pas vu... Pensiez-vous que l'ordonnateur vous eût négligé?... Vous eûtes tort; votre place était marquée: la folie ne nuit jamais dans un souper de prince.
Le bouffon allait répondre, il lui coupa la parole.
—Pas d'excuses, dit-il, tout peut se réparer. Les maîtres ont festoyé, mais cela ne remplit pas la panse des serviteurs. Messire Triboulet, si vous êtes en bonnes dispositions, c'est moi qui vous invite.
Le bouffon, suffoqué d'abord en se voyant rencontré dans son coin par Michel, pour lequel il ressentait une méfiance innée, céda à cet accueil engageant. Les soucis qui couvraient son front de rides pareilles à des cordes rugueuses s'amoindrirent peu à peu, puis se changèrent en une satisfaction rutilante, lorsque l'intendant ajouta:
—Nous n'aurons pas loin à aller. Vous savez qu'un bon majordome sait penser à ses maîtres, sans s'oublier. Ma foi! j'ai fait mettre de côté, là, dans un office, où nul ne nous dérangera, un quartier de venaison, la moitié d'un pâté de paon, un chapelet d'ortolans rôtis, et quelques fioles d'un vin d'Argenteuil dont vous me direz des nouvelles.
—Là, tout près?... répéta le bouffon pour lequel cette circonstance avait un intérêt considérable.
—Au bout de ce couloir; tenez, vous voyez la porte. Vous acceptez, n'est-ce pas?
—Pour vous obliger, ricana le bouffon avec un clignement d'yeux aussi aimable que possible; je pense que vous êtes comme moi, je ne trouve rien de fâcheux comme de souper sans compagnie... et puisque le vin est bon...