Maître de ses secrets, il avait livré le plus grave de tous à Duprat, dans un but horrible et qui ne pouvait être entrevu que par une imagination en proie à un délire infernal.
Tandis que le chancelier dresserait un piège à sa victime, lui, Triboulet, maître de leurs plans à tous, usant du philtre qu'il tenait précieusement en réserve, plongerait la princesse dans une sommeil insurmontable, et, s'introduisant près d'elle, aurait à sa merci cette beauté superbe.
C'était odieux, c'était infâme, c'était lâche, mais qu'attendre d'un tel être, transporté d'une telle frénésie!
Et vous l'avez vu, fidèle à son complot, ramper jusqu'à l'aiguière de la princesse, et y vider le flacon que la sage prévoyance de l'alchimiste avait rempli d'un liquide inoffensif.
Il aimait cette femme, pourtant; il l'aimait d'un amour sincère dans son exaltation. Ce qu'il faisait contre elle, c'était par la rage de cette passion misérable, à jamais condamnée à rester inassouvie.
Aussi, l'émoi qu'il ressentait en accomplissant la sophistication, sa défaillance après l'avoir accomplie, étaient autant des symptômes de désespoir et de remords que des marques de colère.
Il se voyait déjà maître de cette femme, livrée à lui par ce subterfuge; il allait la posséder à sa merci, plus heureux que Duprat, auquel elle ne serait jamais!... Oui, mais à quel prix? dans quel état? Et ce philtre, était-ce bien un soporifique et non un poison?
A cette idée, d'avoir peut-être à se reprocher la mort de l'œuvre la plus accomplie de la création, il avait cru mourir lui-même.
C'est en proie à ces violences, à ces luttes, tout prêt à courir renverser le breuvage pernicieux, qu'il s'était égaré jusqu'à la porte du cabinet de toilette.
La découverte des angoisses de la princesse l'avait frappé en plein cœur, comme un dard acéré. Il ne l'eût pas crue malheureuse à ce point; la haine, l'amour, la compassion, la concupiscence, se livraient dans son esprit et dans ses sens un combat furieux, et suivant que l'une de ces passions triomphait, il éprouvait tour à tour de la rage, du désir, et de la pitié.