Madame de Guy-Ferrand était une femme d'un esprit fin, aimable et libéral; elle s'était mis en tête, depuis quelques années, de se composer un salon de choix, en y réunissant quelques hommes de mérite empruntés indifféremment au monde le plus vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour réaliser cette visée, elle avait cru devoir joindre à son attrait personnel l'appât de petits dîners exquis, où elle ne haïssait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes les matières divines et humaines, temporelles et spirituelles, avec le surcroît de verve que donne la muse de la cuisine. Louis Gandrax avait figuré un des premiers dans ce cénacle, tant en vertu de sa distinction propre que de l'amitié qui le liait à M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multipliés par des échanges de lettres et de nouvelles, avaient même abouti à une sorte d'intimité familière. La tante de Raoul toutefois, sous sa cordialité apparente, nourrissait contre Gandrax l'hostilité sourde que son sexe professe assez généralement contre les hommes de science, apparemment parce que la science ne s'adresse ni à l'imagination ni à la sensibilité, qui sont les facultés dominantes des femmes, — et qu'elle ne leur dit jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien que madame de Guy-Ferrand détestât presque à l'égal de la vieille duchesse de Sauves les théories philosophiques du jeune savant, elle l'excitait volontiers à les développer devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre rétorquer ou de les combattre elle-même par quelque impertinence vengeresse.
Elle l'attaqua ce jour-là, vers le milieu du dîner, au sujet d'une découverte scientifique dont il était l'auteur: elle le sollicita d'abord de lui en expliquer la portée et les applications; elle prêta une attention doucement ironique à la démonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec éloquence les grands résultats de la force nouvelle qu'il mettait à la disposition de l'industrie humaine, et quand il eut terminé:
— Eh bien, et après? dit-elle.
— Comment! après?… Pardon, madame, mais je ne comprends pas l'objection.
— En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami?
— Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et admettez-vous qu'un progrès soit un progrès?
— Progrès est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des progrès heureux,… il y en a de déplorables,… et il y en a d'indifférents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que le vôtre rentre dans cette innocente catégorie.
Gandrax secoua légèrement sa chevelure noire avec le dédain souverain, mais irrité, d'un lion qui se sent piqué par un insecte.
— Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si votre objection ne s'adresse qu'au mérite de mon invention, je n'ai très-évidemment qu'à m'incliner; mais si, comme je m'en doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble personne la science elle-même, son utilité et ses bienfaits, je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre opinion… Contestez en ce cas tous les avantages de la science moderne dans ses prodigieuses applications à l'industrie et aux arts,… répudiez toutes les grands découvertes qui seront l'honneur éternel de ce siècle,… méconnaissez tout ce qu'elles ajoutent chaque jour au bonheur et à la dignité de notre espèce;… proclamez bravement que l'aisance substituée à la détresse sur toute la surface du globe, la lumière remplaçant le chaos, la sueur et le sang de l'homme épargnés, la famine domptée, la vie physique doublée, la vie intellectuelle multipliée à l'infini, — que notre glorieuse civilisation tout entière… sont choses indifférentes à vos yeux,… et que le barbare croupissant dans ses forêts et dans ses marécages,… et le serf du moyen âge courbé sur la glèbe… vous représentent l'idéal de la félicité et de la grandeur humaines!
Les murmures bienveillants de l'assistance semblèrent donner gain de cause à Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se rendit pas.