M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:

— Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment! voilà un galant homme reconnu qui a la bonté de ressentir pour vous une passion insensée, et votre première idée est qu'il vous trompera,… qu'il vous rendra malheureuse!… Mais cela est gratuit et absurde!

Elle répliqua avec la même fermeté qu'une passion qui n'était pas épurée par le sentiment moral et sanctifiée par la foi ne pouvait être qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui répugnait d'être l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de Vergnes, un peu surpris et même secrètement déferré, répondit avec plus de douceur:

— Ma pauvre enfant, c'est très-bien; mais en ce cas il faut épouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!

Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument identifié sa vie avec celle de son élève: on peut dire qu'elle avait partagé son amour pour M. de Chalys; elle partagea de même les amertumes de sa déception. Effrayée du caractère sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille, elle l'engagea elle-même à quitter Paris dès le lendemain, et elle employa une partie de la nuit à vaincre la résistance que M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer à ce départ précipité.

Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images, toutes les visions, toutes les heures enchantées de son amour mortellement atteint se représentaient à son cerveau avec une lucidité et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Férias, des premiers rêves de son coeur; elle en avait senti la flamme secrète à travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant que le vide et le néant. Dans la fièvre de sa pensée, la personne et le caractère du comte de Chalys lui apparaissaient sous un jour étrange, effrayant et même odieux: tant de facultés brillantes, de dons élevés, se retournant en ennemis contre leur source sacrée, révoltaient la piété de Sibylle; avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes à Raoul de ses instincts les plus innocents, et même de ses vertus; les élans de sa mobile imagination d'artiste, ses nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus que les jeux d'une rhétorique dépravée et railleuse; elle était tentée de croire que le comte avait mis dans sa conduite vis-à-vis d'elle une inconcevable préméditation, se faisant un divertissement ironique de jouer le rôle d'un esprit de lumière pour lui montrer tout à coup sous ce masque radieux les stigmates d'un esprit de ténèbres. — La pire des souffrances pour cette jeune fille habituée au triomphe de sa forte volonté, et qui pour la première fois frémissait sous l'étreinte de la passion, c'était de sentir que l'homme à qui sa raison, sa foi et sa fierté prodiguaient ces anathèmes demeurait le maître souverain de son coeur.

Elle partit dans le matinée du lendemain. Les adieux désolés de sa grand'mère n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda pendant tout le cours du voyage la même attitude froide et concentrée. Elle fut rendue le même soir à Férias, où le marquis et la marquise la virent arriver avec une émotion et une surprise mêlées d'inquiétude. Elle leur dit en riant qu'elle avait éprouvé un chagrin, une mésaventure, qui n'était qu'un méchant tour de sa tête romanesque, et qu'elle venait s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser, quant à présent, d'un récit plus détaillé, dont elle laissait le soin à miss O'Neil. Pendant qu'on apprêtait sa chambre à la hâte, elle s'informa avec une sorte de gaieté fiévreuse des choses et des gens qui composaient le petit monde familier de Férias; puis, prétextant la fatigue, elle présenta froidement son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.

L'altération des traits de Sibylle, son indifférence glacée, son accent bizarre, avaient de plus en plus consterné M. et madame de Férias. Restés seuls avec miss O'Neil, ils l'interrogèrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que c'était peu de chose, que ce n'était rien, elle fondit en larmes, et les deux vieillards se mirent à pleurer avec elle. Quand elle eut recouvré assez de calme pour leur conter les brèves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le courage qu'elle avait eu de se dérober à son bonheur au nom de son jugement et de sa conscience, M. de Férias leva les yeux au ciel:

— Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prévu… Toujours son rêve de perfection!… toujours le cygne!

Le lendemain, ils ne témoignèrent à Sibylle la part qu'ils prenaient à ses ennuis que par un redoublement de caresses et d'attentions. Elle parut leur savoir gré de leur réserve, et ne fit elle-même aucune allusion à la cause de sa tristesse. Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des symptômes qui alarmaient M. de Férias. C'était le plus souvent une indifférence morne que rompaient par intervalles des efforts de gaieté pénibles. Sibylle s'étonnait elle-même de revoir d'un oeil sec des lieux et des scènes dont le moindre détail, pendant son séjour à Paris, attendrissait son souvenir. Son regard, absorbé par sa vision intérieure, n'attachait aucun sens aux objets du monde réel; le bruit de ses pas et le son de sa voix retentissaient singulièrement à son oreille, comme si elle se fût trouvée seule dans l'immensité d'une cathédrale, ou comme si elle eût été seule vivante au milieu d'un peuple frappé d'enchantement. Ce développement excessif de la vie individuelle, qui caractérise les grandes affections de l'âme, ne saurait être soutenu longtemps par une organisation humaine sans en briser les ressorts. M. de Férias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle pleure!" disait-il à la marquise; mais c'était en vain que l'on essayait de tous les expédients qui paraissaient les plus propres à éveiller sa sensibilité. Elle se laissa promener avec une distraction insouciante à travers les sites qu'elle avait le plus aimés; les jardins et les serres de Férias, les bois si chers à son enfance, la falaise qui avait été le théâtre de sa résurrection à la foi, le cimetière même, et les deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris à lire, rien ne put lui arracher un signe d'émotion. Quelques jours après son arrivée, on la conduisit au presbytère, où l'abbé Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les embrassements attendris du vieux prêtre laissèrent à Sibylle sa froideur impassible.