Raoul s'était arrêté devant lui, et il le regarda pendant une minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:
— Tu dis vrai. Voilà une raison,… la seule!… Aime-la donc;… mais je te plains!
Gandrax ne répondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier, tendit la main au comte, et le laissa seul.
TROISIEME PARTIE
I
RETOUR A FERIAS
Si l'on n'a pas oublié les anxiétés qui obsédaient Sibylle quand elle prit place à la table de madame de Guy-Ferrand, on aura compris avec quel intérêt et quel soulagement de coeur elle avait suivi Raoul dans le développement de la thèse spiritualiste où le mouvement de la conversation l'engagea. Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de mademoiselle de Férias, le sentiment religieux, un peu vague, mais enthousiaste, dont les paroles du comte étaient enflammées, devait être interprété comme l'expression convaincue d'une âme croyante, qui tout au plus pouvait s'être écartée de la piété pratique, mais qui s'y laisserait aisément ramener. Dès ce moment, les alarmes de la jeune fille s'étaient dissipées, et elle avait vu s'élever en plein azur l'édifice de son amour heureux et de son heureux avenir. La profession de foi blasphématoire qui, l'instant d'après, tomba des lèvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre éclatant dans la pureté la plus sereine du ciel. Ce seul mot en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait l'abîme qu'elle s'était juré de ne jamais franchir. Elle ne put supporter la violence de ce choc, et elle défaillit.
Quand elle revint à elle dans le boudoir écarté où on l'avait transportée, apercevant de son premier regard lucide tout son bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme. Demeurée seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses principes d'épouser un homme étranger à toute croyance morale et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlât plus d'un mariage qui, à tout autre égard, lui eût convenu. Elle exprima le désir d'aller dès le lendemain demander à la solitude de Férias l'oubli de ses ennuis.
Rentrée à l'hôtel de Vergnes, elle eut à subir une réprimande assez aigre de la part de son grand-père, qui prononça le mot de bigoterie étroite et puérile, en ajoutant que ce sentiment était du reste fort assorti à l'état de vieille fille auquel mademoiselle de Férias se condamnait infailliblement par ses ridicules prétentions.
Elle lui répondit avec calme et respect qu'elle préférait l'état de vieille fille à celui de femme trompée et malheureuse, et une déception de quelques jours au chagrin de toute sa vie.