Violemment tentée d'abord par l'idée du cloître, elle l'avait bientôt repoussée, ne voulant pas désespérer le coeur de ses vieux parents, sous prétexte de soulager le sien; mais, en restant dans le monde, elle imprima à sa vie un caractère religieux et même un peu mystique, où l'on retrouvait le tour romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour à miss O'Neil avec une sorte d'enjouement mélancolique qui devenait peu à peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir son roman, elle aurait sa légende; si elle n'avait pu vivre heureuse, elle tâcherait de mourir sainte: elle lèguerait un jour le domaine de ses pères à quelque communauté dont elle serait la fondatrice, peut-être la patronne; son ombre reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les jeunes novices vêtues de blanc.
Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abbé Renaud l'apprentissage de la charité dans ses détails les plus sévères: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et même les mourants. C'était un spectacle étrange que celui de cette jeune fille apparaissant dans tout l'éclat de sa beauté, rehaussée par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu de ces scènes de détresse et de mort; car mademoiselle de Férias, par une secrète faiblesse qui faisait sourire son grand-père, conservait dans ses travaux évangéliques un soin de sa personne, un appareil et un cérémonial qui sentaient à la fois la femme du monde et la femme de race. — Un jour, comme elle revenait à cheval d'une de ses excursions de charité, suivie à trente pas par un grand domestique à cheveux gris, M. de Férias, admirant sous le soleil du matin la mise élégante et coquette de sa petite-fille, sa grâce souple et fière, sa majesté charmante:
— Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, à qui en avez-vous donc? Voulez-vous faire tourner la tête aux pauvres ou à moi?… Et l'humilité, qu'en faisons-nous, ma chérie?
Elle ne put elle-même s'empêcher de sourire, et quand son grand-père l'eut reçue dans ses bras:
— C'est vrai, dit-elle, c'est mon côté faible, je le sens bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!… Quand je me vois passer en cet équipage dans l'eau de votre étang ou dans les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse distinguée, malheureuse et intéressante. Cela m'est doux!…
M. de Férias se prêtait d'ailleurs avec une complaisance empressée à toutes les fantaisies que suggérait à Sibylle la ferveur croissante de sa piété. Il la laissait puiser à pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter à ce prix le repos de cette chère existence. Quoique ennemi du bruit et du désordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de mendiants, d'infirmes et de pèlerins de toute nature que la renommée bienfaisante de Sibylle attirait à Férias de dix lieues à la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle faisait de son château une cour des miracles.
Il ne mit pas moins d'obligeance à seconder les plans que Sibylle ne cessait de méditer en concile avec le curé et miss O'Neil pour la restauration extérieure et la décoration intérieure de l'église de Férias. Le goût le plus pur présida du reste à ces embellissements, qui tournaient à la dignité du culte. Rien ne saurait donner une idée de l'allégresse profonde avec laquelle le vieux curé voyait se transfigurer, comme par miracle, cette petite église, qui était sa maison, sa patrie et son univers tout entier. La première fois qu'il monta dans la chaire en chêne sculpté qui avait remplacé l'espèce de cuve où il avait coutume de prêcher, et lorsqu'il aperçut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son église, les beaux tableaux de station qui ornaient les piliers, le lustre gothique qui pendait de la voûte, les boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que de magnifiques vitraux peints répandaient sur ce solennel ensemble, il eut un éblouissement, et il fondit en larmes devant son troupeau stupéfait.
— Je me suis cru, dit-il ensuite, à Saint-Pierre de Rome.
Sibylle lui ménageait d'autres sujets de ravissement. Quatre forts chevaux attelés à un lourd camion vinrent déposer un matin à l'entrée du presbytère une énorme caisse qui contenait un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux dimensions des plus modestes églises. L'abbé Renaud, hors de lui, se dépouilla aussitôt de sa soutane, et on le vit tout le jour procéder lui-même au déballage de son orgue. L'instrument fut installé dans la partie supérieure de la nef, et le dimanche suivant, après quelques répétitions mystérieuses, mademoiselle de Férias vint s'asseoir toute rougissante devant le clavier, et prodigua à l'humble assistance visiblement attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction. Ce fut dans le pays une joie mêlée de reconnaissance. Quand les sons inspirés de l'orgue s'élevaient vers la voûte de la petite église avec la fumée des encensoirs et qu'on entrevoyait la tête pure et grave de la jeune patricienne à travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les âmes les plus rudes s'ouvraient à un vague sentiment de consolation, de beauté et de douceur célestes.
Mademoiselle de Férias s'avisa vers le même temps d'une autre imagination qui devait avoir d'étrangers suites. S'attachant de plus en plus à son oeuvre, dont elle était loin de s'exagérer le mérite religieux et qui n'était à ses yeux qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'idée de faire peindre à fresque les voûtes et les murs de son église paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement à son grand-père cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit à rire.