"Raoul."

Sibylle était allée au-devant de cette recommandation, et les instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien de lui en révéler l'origine, se trouvèrent superflues. Stimulée par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'était occupée déjà, avec le concours de l'architecte diocésain, de faire exécuter dans la nef tous les travaux préparatoires. Ces travaux étaient complétement achevés et les murailles toutes prêtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tiède soirée de juin, l'abbé Renaud entendit une voiture s'arrêter devant la grille de son jardin; presque aussitôt un homme d'une trentaine d'années, en élégante tenue de voyage, et dont le visage était remarquable pâle, s'avança vers lui, et le saluant avec une grâce hautaine:

— Monsieur le curé de Férias? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Vous attendiez un peintre pour votre église, monsieur?

— Oui, monsieur, balbutia le curé, qui se sentait intimidé par l'apparence distinguée et l'accent un peu dédaigneux de l'étranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste de Paris.

— La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glacé, n'est pas, je suppose, une condition essentielle… Enfin, monsieur, c'est moi!

II

RAOUL AU PRESBYTERE

M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres temps, son abattement eût trouvé du soutien dans l'affection et dans l'énergie morale de Gandrax; mais Gandrax était alors absorbé par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare de voir éclater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier à Clotilde, Raoul avait quitté brusquement Paris; comme Sibylle, il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mêmes consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il rejetait son pinceau avec dégoût, et cherchait à éteindre dans des orgies de cigare les pensées qui le dévoraient. Le souvenir de Sibylle, toujours présent, soulevait en lui un tumulte d'idées et de sentiments où la passion, le regret et la colère se confondaient orageusement. Il avait entrevu un moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union espérée, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement d'un de ces rêves de paix, d'honnêteté et de réhabilitation morale qui séduisent si vivement parfois les âmes troublées et mécontentes d'elles-mêmes. Les scrupules au nom desquels Sibylle avait brisé ce rêve, et qu'il connaissait d'ailleurs très-imparfaitement, lui semblaient puérils, misérables et comme criminels; puis, à l'instant même où il s'exaltait dans cette irritation, l'image de mademoiselle de Férias se dressait sous ses yeux avec sa grâce étrange, à la fois élégante et pure, chaste et passionnée, et la flamme courait dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la même minute cette enfant charmante et barbare.