Après avoir prêté un instant l'oreille:

— Ah! dit le curé, oui, en effet… on joue de l'orgue dans l'église, là-haut… c'est mademoiselle Sibylle… elle vient quelquefois dans la semaine répéter les morceaux qu'elle doit exécuter le dimanche… Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue ce soir,… et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse arrivée.

Raoul l'arrêta de la main:

— Non, non, je vous en prie, monsieur le curé! ne lui dites pas que je suis là! Je désire qu'elle ne connaisse mon arrivée que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,… puisqu'elle y prend intérêt… J'espère qu'elle en sera plus agréablement surprise… Je vous en prie, monsieur le curé!

— Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il faut penser qu'elle viendra nécessairement à la messe dimanche…

— Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;… dimanche j'aurai déjà ébauché quelque chose… Et maintenant, monsieur le curé, je vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du haut de vos falaises… A bientôt, monsieur le curé…

Raoul affecta de s'éloigner d'un pas nonchalant; mais, à peine hors du jardin, il accéléra sa marche, et se mit à gravir rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le presbytère était assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour de lui un regard inquiet: la falaise était déserte. Il escalada l'enclos du cimetière par la brèche la plus proche, et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une des fenêtres latérales de l'église. La fenêtre était peu élevée, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maçonnerie d'un contre-fort, il atteignit aisément à la hauteur des vitraux; mais ses yeux, habitués à la clarté crépusculaire dont la falaise et l'Océan étaient alors inondés, eurent peine d'abord à percer l'obscurité relative qui régnait dans l'intérieur de l'édifice: il ne distinguait que la faible lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la voûte et quelques bandes de lumière blanche projetées sur les dalles de la nef à travers les fenêtres. Soudain un de ces reflets, se déplaçant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et la tête de Sibylle sortit de l'ombre comme une pâle vision. Son front penché, son attitude abandonnée, exprimaient une mélancolie touchante. Il était évident qu'elle improvisait: ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration indécise qui s'élevait par instants au cri de la passion pour s'éteindre dans les langueurs de la rêverie. Tout à coup, comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de quelque prière plus fervente ou de quelque regret plus douloureux, sa tête se redressa, et son oeil tendu se dirigea sur la fenêtre qui était en face d'elle et d'où Raoul l'observait. Une verrière peinte masquait la plus grande partie de la fenêtre, et ne put lui laisser voir qu'une forme indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement, et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se laissa glisser à la hâte sur le gazon du cimetière. Son coeur bondissait dans sa poitrine: sa première pensée fut de fuir comme un enfant; il la repoussa par fierté, et, se cachant dans l'angle du contre-fort, il attendit.

Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de l'église qui se refermait. Presque au même instant la voix de Sibylle s'éleva doucement à quelques pas de lui:

— Est-ce toi, Jacques? dit-elle.

Ne recevant point de réponse, la jeune fille ajouta tranquillement à demi-voix: