— Je suis folle!
Et Raoul comprit qu'elle s'éloignait. Sans abandonner l'ombre protectrice du contre-fort, il avança la tête avec précaution et put voir mademoiselle de Férias. Elle s'éloignait en effet d'une démarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes d'amazone. Arrivée près du petit mur qui fermait le cimetière du côté de l'Océan, elle s'arrêta et posa sur sa tête son chapeau ombragé de plumes, puis elle gravit quelques débris entassés, monta sur la crête gazonnée du mur, et s'y tint immobile, les yeux dirigés vers le large, sa silhouette élégante et sombre se dessinant étrangement dans l'aube limpide du firmament et de la mer. Après quelques minutes de contemplation, elle sauta légèrement sur la falaise et disparut.
Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit mur qui avait servi de piédestal à la jeune fille; il promena son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva quelques brins de mousse froissés et les porta à ses lèvres. La plaine étincelante de l'Océan s'étendait devant lui et s'assombrissait à l'horizon pour se fondre avec le ciel; il tint un moment ses yeux fixés sur ce spectacle.
— Que voyait-elle là? murmura-t-il. Son Dieu!… son Dieu qui ne sera jamais le mien!
Quand il rentra au presbytère, l'abbé Renaud et Marianne furent étonnés de la brièveté âpre de son langage.
— Ces artistes sont capricieux, dit timidement le curé à sa vieille servante.
— Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne; puis, élevant la voix: — Eh! jeune homme, cria-t-elle, monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'éteindre votre chandelle,… quand vous aurez fait votre prière, s'entend!
— Mademoiselle Marianne, répondit froidement Raoul du haut de l'escalier, vous serez obéie… en ce qui concerne la chandelle, s'entend!
Quand le comte de Chalys s'éveilla le lendemain, le soleil, pénétrant à travers les rameaux de vigne qui s'entrelaçaient devant la fenêtre, tapissait d'une tremblante mosaïque les briques vernissées de la petite chambre. Une sensation de gaieté, de courage et d'espoir se répandit dans les veines de Raoul. Il se leva à la hâte, ouvrit la fenêtre, et salua en souriant l'abbé Renaud, qui lisait déjà son bréviaire à l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient tous deux dans l'église. Ils y trouvèrent quelques ouvriers que le curé avait requis à la hâte, et qui dressèrent un échafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put commencer lui-même son travail dans la matinée, et ses premiers coups de brosse eurent une fermeté magistrale qui fit épanouir le visage du curé. Raoul compléta le ravissement du vieux prêtre en lui expliquant le plan général de la composition qu'il méditait: les épisodes dominants du poëme évangélique couvriraient les pans de mur encadrés entre les piliers; le ciel de la voûte, peuplé d'allégories sacrées, serait comme le commentaire mystique des fresques latérales et se relierait à chacune d'elles par des teintes sombres ou radieuses en harmonie avec la scène particulière qui y serait figurée. Sur la retombée de la voûte, au-dessus de l'entrée du choeur, le Christ s'élèverait triomphalement dans la nuit éclatante.
— Mon cher monsieur Lecomte, s'écria le curé, que Dieu me fasse la grâce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je chanterai du fond de l'âme mon Nunc dimittis!