L'excellent vieillard, malgré son impatience, tenta plusieurs fois pendant cette journée, et celles qui suivirent, de modérer l'ardeur passionnée que Raoul apportait à son oeuvre. M. de Chalys appréhendait à tout instant l'apparition vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement cette espérance presque puérile, il se flattait qu'en avançant son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de la jeune fille. Le curé, auquel il ne pouvait dissimuler ses anxiétés, les partageait, sans les comprendre, par bonté d'âme, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les plus machiavéliques pour maintenir mademoiselle de Férias à distance du presbytère et de l'église. Toute sa diplomatie cependant ne put étouffer longtemps le bruit d'un événement si intéressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la matinée, Sibylle, venant faire quelques visites de charité dans le village, entendit en descendant de voiture vingt bouches de commères lui crier à la fois qu'un peintre de Paris travaillait depuis huit jours dans l'église et qu'il y opérait des miracles. Passablement étonnée de la nouvelle et fort curieuse de la vérifier, Sibylle laissa à miss O'Neil le soin de distribuer ses aumônes, et se dirigea en toute hâte vers l'église.
Le comte de Chalys achevait en ce moment d'ébaucher une adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'étoile conductrice étincelait dans le ciel sombre de la voûte, elle jetait une lueur de nimbe sur l'obscur intérieur de l'étable sacrée, sur la Vierge-Mère et sur les rois à genoux; un ange à peine entrevu soutenait l'étoile dans l'azur comme une lampe d'or. Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une suavité et d'un mystère saisissants qui avait le matin même obtenu du curé le suffrage d'une larme.
Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le pur visage de son ange, quand l'échelle qui était dressée contre l'échafaudage s'agita soudain; puis il entendit les froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et léger qui se posait sur les barres de l'échelle. Son coeur s'arrêta quelques secondes, et reprit son élan avec une violence qui faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna pas, et il affecta de demeurer plongé dans son travail. Sibylle était déjà derrière lui sur l'étroite plate-forme: sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque ébauchée avec un intérêt qui peu à peu se tourna en admiration, et qui toucha bientôt à la stupeur. Son goût très-exercé ne pouvait méconnaître l'oeuvre d'une main puissante. Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le costume fort simple et la blouse maculée ne lui apprirent rien.
— Monsieur…, murmura-t-elle d'un ton timide.
— Mademoiselle…, dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui montra son visage.
Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout à coup elle devint pâle comme une cire vierge, et son oeil bleu lança au comte un éclair d'indignation et de fierté souveraines. L'instant d'après, sans avoir prononcé une parole, elle avait quitté la plate-forme, et elle sortait de l'église à grands pas.
Elle rencontra sous le porche l'abbé Renaud, qui accourait tout essoufflé et le visage rayonnant.
— Eh bien, dit-il, eh bien, ma chère demoiselle?
L'émotion, qui avait pris le dessus dans l'âme impérieuse de Sibylle, était celle du plus amer ressentiment contre l'attentat audacieux dont son repos et sa dignité étaient l'objet. Il y eut une hauteur et une colère presque farouches dans l'accent de la réponse qu'elle adressa au curé en élevant la voix à dessein:
— Eh bien, mon pauvre curé, nous avons été indignement trompés! Il faut congédier cet homme à l'instant! Cet homme n'est pas un peintre,… ou c'est le dernier des peintres! il souille votre église! Venez.