Et elle s'achemina dans la direction du presbytère en compagnie du vieillard consterné.
Le comte de Chalys, du haut de son échafaudage, n'avait perdu aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur à son front et lui bouleversèrent le coeur. Les sentiments qui lui avaient inspiré sa romanesque entreprise lui semblèrent appréciés avec une dureté odieuse. Ses traits prirent l'empreinte d'une ironie sombre et déterminée. Il sortit de l'église, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance sur le mur du cimetière, et se mit à fumer tranquillement en regardant la mer.
Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner: le curé rentrait dans le cimetière; il était accompagné de miss O'Neil. Tous deux s'avançaient vers lui d'un air grave. Raoul, adossé au petit mur, les attendit les bras croisés et le cigare aux dents.
— Monsieur, dit le curé, vous êtes le comte de Chalys, et vous devez comprendre que votre séjour ici ne peut se prolonger convenablement un instant de plus.
— La conséquence, monsieur le curé, répondit Raoul avec une froide politesse, ne me paraît point nécessaire. Je puis être le comte de Chalys sans être pour cela le dernier des peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Férias. Vous pouvez à la vérité me refuser la faveur de votre hospitalité; mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de terminer un travail auquel j'ai été régulièrement appelé. On ne déplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des mains avec une telle légèreté.
— Il est bien entendu, monsieur, dit le curé en hésitant, que vous serez indemnisé de vos frais d'après votre propre estimation.
— Pardon, monsieur le curé, reprit Raoul en souriant; mais je ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom à votre église, et cette fantaisie me paraît aussi respectable que celle qui prétend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de mademoiselle de Férias? Mademoiselle de Férias est-elle propriétaire de cette église? Je n'ai affaire ici, monsieur le curé, qu'à vous et à votre conseil de fabrique; il existe entre nous une convention que vous ne pouvez rompre honorablement tant que j'y suis moi-même fidèle. Etes-vous mécontent de mon travail? doutez-vous de ma capacité? Faites appeler des experts; s'ils partagent les appréciations de mademoiselle de Férias, je m'incline et je me retire. Jusque-là je reste, tout prêt d'ailleurs, si vous essayez de me fermer les portes de votre église, à me les faire ouvrir par la justice de mon pays. — Monsieur le curé, j'ai dit.
— Monsieur, dit le curé, ce langage ne peut être sérieux.
— Sérieux, monsieur le curé? Je ne serais pas plus sérieux quand je serais sur mon lit de mort.
L'abbé Renaud était timide; mais il avait en lui un fonds de dignité et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre mesure.