— Soyez assuré, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si vous jugez, après y avoir réfléchi, qu'en m'enlevant mes dernières espérances vous ne frappez que moi, si vous approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de Férias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous parle était vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si solennel et où je joue sur une partie suprême toute ma destinée, souffrez-moi la franchise la plus entière, la plus inusitée. Ne me défendez aucun argument, si délicat qu'il puisse être… Souffrez que j'essaye d'intéresser à ma cause votre sollicitude même pour l'avenir de celle que vous chérissez à si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et mademoiselle de Férias ne me démentira pas,… car elle ne saurait dire que la vérité, — son coeur ne me repoussait pas… Ce sera la fierté et peut-être le désespoir de toute ma vie que d'avoir été un instant honoré de sa sympathie… Eh bien, cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas accordée légèrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot, sur une parole, — sinon mal comprise, — au moins bien rigoureusement interprétée! Je respecte et j'admire les principes religieux de mademoiselle de Férias;… mais n'ont-ils pas même à vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolérance de la première jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur inflexibilité au contact de la vie et de l'expérience? La résolution qu'ils ont dictée à votre petite-fille ne sera-t-elle jamais sujette,… le croyez-vous!… à quelque secret repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle a bien fait de séparer, de désoler deux existences dont l'union lui avait semblé à elle-même présenter plus d'une condition de bonheur?… Et pourquoi? Parce que l'homme qui l'aimait si profondément, — et qu'elle avait jugé digne d'un peu de retour, — était un homme de son temps, un enfant de son siècle,… et peut-être un des meilleurs, car si je suis un incrédule, je ne suis pas un impie; mon incrédulité n'est ni agressive ni triomphante,… elle est triste et respectueuse. Je vénère et j'envie ceux qui possèdent la vérité. Pour moi, je la cherche dans toute la sincérité et dans toute l'amertume de mon âme. Voilà donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle de Férias, jeune comme elle l'est, élevée loin du monde, ait pensé qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le comprends;… mais j'en appelle, monsieur, à l'expérience et à la charité de votre âge;… croyez-vous qu'elle ne se trompe pas? Croyez-vous qu'un incrédule comme moi soit vraiment incapable de tout sentiment honnête et loyal, qu'il n'ait rien de sacré dans l'âme, qu'il ne puisse rien aimer, rien respecter, rien adorer dans ce monde,… ni son père, ni sa femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste, monsieur, que vous me méconnaissez,… je vous atteste, au nom même des sentiments dont je suis pénétré devant vous,… que le plus saint respect peut entrer dans un coeur où la foi n'est pas!
M. de Férias échangea un regard avec la marquise, et répondit ensuite avec une sorte d'abandon:
— Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que les principes de ma petite-fille, érigés en règles pratiques de la vie, puissent être en effet taxés d'exagération regrettable… Que pouvons-nous faire, madame de Férias et moi, dans la circonstance? Il ne sautait être question ici d'user de notre autorité… Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous demander? Je vous interroge sincèrement, car, ayant égard à ce que vos sentiments et votre situation semblent offrir d'intéressant, nous serions disposés, madame de Férias et moi, à vous donner, dans la limite de nos devoirs, un témoignage de notre sympathie.
— Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux sourire, ne me chassez pas, voilà tout ce que je vous demande… Laissez-moi le temps de désarmer, d'apaiser des scrupules que vous-même jugez excessifs… Laissez-moi, comme autrefois Jacob, servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main de Rachel!
— Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en souriant à son tour; mais vous oubliez que la réputation de ma petite-fille pourrait être compromise dans cette expérience.
— Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est évident que ma folle équipée, en supposant que le monde vienne à pénétrer le mystère dont je me couvre, ne saurait compromettre que moi… Une passion heureuse, encouragée, ne réduit pas un homme de ma condition à ces procédés d'aventurier… On se moquera de moi,… je serai ridicule,… voilà ce qui peut arriver de pis… Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager sur l'honneur à ne pas rechercher mademoiselle de Férias; à l'éviter même, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage… je m'engage encore à ne pas prolonger mon séjour dans ce pays au delà du temps nécessaire à l'achèvement consciencieux de mon travail… Vous avouerai-je l'espérance suprême que j'attache à ce travail?… Si mademoiselle de Férias reste inflexible, si mon dévouement silencieux, persévérant, n'a pu l'ébranler,… eh bien, j'emporterai encore une consolation… Je laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et mon coeur lui auront consacrée… Je pourrai me dire de loin que ce témoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aimée, qu'il mêle mon nom à ses pensées,… à ses prières,… qu'il peut un jour lui arracher une larme de regret, un cri de tendresse,… et que peut-être enfin ma vie n'est pas perdue à jamais… Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres… Si vous l'exigez, je partirai, je partirai ce soir même, mais je partirai désespéré!
Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixés sur le parquet. Raoul crut comprendre à la contraction de son front qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une réponse négative. Il se leva, et s'approchant de madame de Férias avec un air de dignité émue:
— Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois jugé, condamné peut-être, sans laisser tomber de vos lèvres un peu de cette bonté, de cette compassion que je lis dans vos yeux… Dites un mot, je vous en supplie,… dites que votre coeur maternel a confiance,… et que vraiment j'aime votre enfant comme personne au monde ne l'aimera jamais!
— Hélas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir à ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des sentiments comme les vôtres ne croie pas en Dieu!
Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Férias, et la baisant avec un respect attendri: