III
RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS
Une heure à peine s'était écoulée quand le comte de Chalys, qui n'avait pris que le temps de quitter son négligé de peintre, fut introduit dans le grand salon du château de Férias, où le marquis et la marquise l'attendaient et lui firent un accueil empreint d'une extrême gravité. Il y eut, après l'échange des saluts, une minute de silence pendant laquelle le comte et ses hôtes s'observaient mutuellement avec un intérêt réservé, mais profond. M. et madame de Férias étaient secrètement frappés du caractère de grâce et d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes, si doux et si tristes, achevait de déterminer le tour encore hésitant de son exorde.
— Madame la marquise, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, si je n'avais apporté ici les sentiments de la plus absolue déférence, je les y trouverais… Mais on a dû vous dire que je ne me présentais chez vous que pour y prendre vos ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne réclamant que la liberté de vous expliquer ma conduite.
— Monsieur le comte, dit le marquis de Férias, nous ne pouvons vous refuser cette liberté; mais aucune explication ne saurait modifier la nature — non point des ordres — mais de la prière que nous avons à vous adresser.
— Monsieur le marquis, j'espère le contraire. Mon arrivée dans ce pays a éveillé les susceptibilités de mademoiselle de Férias et les vôtres; je le comprends. Permettez-moi cependant de vous affirmer que la pensée de manquer de respect à mademoiselle de Férias ou à vous m'a été aussi étrangère que peut vous l'être celle d'offenser le Dieu dont vous attendez votre salut… Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis, et les préventions dont vous êtes animé en ce moment vous disposent mal à me croire sur parole;… mais la vérité pourtant a bien de la puissance, et je me flatte que vous en reconnaîtrez l'accent, même dans la bouche. — Raoul fit une courte pause et reprit: — Vous ne me connaissez pas, mais vous connaissez mademoiselle de Férias, et vous pouvez facilement imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacré, si jamais elle rencontrait un homme qui fût capable et digne de l'apprécier… Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour particulier de ma pensée et de ma vie m'aient préparé autant que possible à bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle de Férias, à lui rendre tout entier le culte d'admiration, d'estime et de tendresse qu'elle mérite,… à bien concevoir enfin toute la plénitude de bonheur qu'une créature si noble et si parfaite répandrait sur la destinée à laquelle elle daignerait s'unir… Veuillez vous souvenir que ce rêve m'a été permis un jour comme une espérance… et qu'on me l'a soudain brisé dans le coeur,… sur les lèvres,… et je vous demande à vous-même, monsieur, à vous pour qui je suis un étranger et presque un ennemi, — je vous demande si vous n'avez pas pitié de ce que j'ai dû souffrir!
A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcés avec une mâle émotion, la marquise détourna un peu la tête et toussa légèrement.
— Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec chaleur, et, je le crois, avec sincérité; mais je vous le demanderai à mon tour, si vous vous êtes formé une juste idée du caractère de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu espérer d'une tentative, — d'une démarche que je veux bien qualifier simplement de romanesque?
— Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se débat dans l'agonie d'un naufrage une parfaite maturité de délibération… Il s'attache à tout… Un moyen s'est offert de me rapprocher de mademoiselle de Férias, de me remettre sur son chemin… je l'ai saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas été tout à fait irréfléchie… J'avais une espérance que la raison et l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de Férias a repoussé des voeux qu'elle n'ignorait pas… Eh bien, monsieur, je savais que chez mademoiselle de Férias la fermeté rigoureuse — trop rigoureuse peut-être — des principes n'exclut pas la générosité du coeur… C'est à son coeur que j'ai tenté de faire appel, c'est sa générosité que j'ai espéré toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme elle le sait, ne fait point métier de s'humilier.
— Je suis sensible, monsieur le comte, à vos explications, et j'avoue qu'elles vous concilient jusqu'à un certain point mon intérêt; mais cet intérêt, vous le comprenez, ne saurait me faire oublier ce que je dois au repos et à la dignité de ma petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le témoignage de déférence que vous avez bien voulu nous promettre.