— Vous vous êtes rappelé, dit en souriant la marquise, miss O'Neil convertie, Jacques Féray consolé, notre brave curé sanctifié, et vous avez espéré que l'âme troublée de ce jeune homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du même ange?

— Oui, ma chère; mais cette épreuve est bien grave, bien délicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant de nous y engager.

Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent et curieux interrogea M. de Férias.

— Eh bien? dit-elle.

— Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une nuance d'embarras, nous avons passé à l'ennemi!

— Comment! s'écria Sibylle.

— Non, rassurez-vous… Seulement nous avons cru pouvoir ajourner notre arrêt de proscription… Nous voulons y penser, vous y penserez vous-même… Ce jeune homme ne demande que le droit de terminer son travail, qu'il nous présente comme un hommage désintéressé de sympathie et de dévouement… Il s'engage d'ailleurs à respecter scrupuleusement votre repos… Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en malfaiteur un homme bien né,… d'un grand talent,… et après tout malheureux!… Nous y penserons, ma fille.

Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes extérieurs de son respect habituel pour son aïeul, mais au fond de l'âme elle en fut atterrée. Elle comprit que M. et madame de Férias avaient subi la fascination personnelle de Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce triomphe. Elle crut voir la défaillance de l'âge dans le trait de faiblesse qu'elle reprochait secrètement à ses vieux parents, et dont elle se représentait les suites avec désespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de quelles fièvres, de quelles insomnies elle était parvenue à étouffer, et à n'étouffer qu'à demi, une passion que son jugement condamnait. La présence de Raoul même invisible allait la rendre toute entière à ces agitations dont elle espérait à peine triompher deux fois. Elle était convaincue que la faute la plus grave qu'une créature humaine, et qu'une femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par la passion, dans le gouvernement de sa destinée, la place de la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses guides naturels l'exposait à ce danger. Elle en frémit, et se détermina sur l'heure à tenter de sa personne un effort suprême pour rester maîtresse de sa vie. Laissant ses parents en conférence avec miss O'Neil et avec le curé, qui venait d'arriver au château, elle monta à cheval, sous le prétexte d'une excursion de charité, et, suivie de son vieux domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Férias.

IV

L'EXPLICATION