Si nous sommes parvenu à donner une idée juste du caractère de Raoul, caractère où, sur un fonds riche, mais déraciné de toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme régnaient souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner vers le bien ou vers le mal avec une égale sincérité, on aura peut-être le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui, dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse et dans leurs défaillances, semblent manquer de logique ou de droiture, et qui ne manquent que de foi. — On comprendra du moins dans quelles dispositions attendries, sereines et honnêtes Raoul rentra au presbytère à la suite de son entrevue avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus à demi gagnés, et, malgré toutes les réserves dont ils avaient enveloppé la tolérance qu'ils lui accordaient, il y sentait une sanction réelle de ses prétentions et de ses voeux. Il connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux vieillards, et, assuré d'une alliance si puissante, il crut pouvoir s'abandonner franchement à ses espérances. Ces espérances avaient pris un caractère plus ardent et plus tendre depuis qu'il avait pénétré dans cet intérieur patriarcal et respiré l'air de paix, de douceur et de dignité dont il semblait être parfumé. L'aspect même du château, le bon goût, l'ordre et le silence qui y régnaient, les grands jardins en fleur, le vitrage étincelant des serres, les avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la demeure natale de Sibylle formait à la jeune fille elle-même un cadre harmonieux, à la fois sévère et gracieux comme elle. Il envisageait avec des effusions de coeur la pensée d'enfermer sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bénie, à côté de celle qui lui paraissait être l'âme et le génie de ce lieu enchanté. Pour cet esprit troublé et pour ce coeur fatigué, un tel rêve, exalté par la passion, avait des délices incomparables.

Ne trouvant pas le curé au presbytère, il se rendit à l'église. En prévision du lendemain, les ouvriers venaient d'enlever les échafaudages qui encombraient la nef pour la restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce débarras pour examiner sous différentes perspectives l'effet général de son oeuvre commencée, en se portant tour à tour sur différents points de l'église. Accoudé sur une des stalles du choeur, il s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit la porte de l'église s'ouvrir, puis se refermer. L'instant d'après, mademoiselle de Férias parut dans la nef: elle s'arrêta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que l'étonnement retenait immobile sur le pavé du choeur, elle s'avança vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli sévère de ses sourcils et la décision hautaine de son regard faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris peut-être en plein rêve de bonheur, de douloureux frissons. — Il s'inclina:

— Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.

— Non, monsieur, je vous cherche.

Après un peu de recueillement, elle reprit:

— Je viens moi-même, monsieur le comte, vous prier de rendre à ma vie la liberté et le repos que votre présence ici lui enlève. Vous m'excuserez si j'hésite sur le choix des arguments que je dois employer pour vous y décider… Est-ce à votre conscience ou à votre honneur que je dois faire appel?… Votre conscience, monsieur, ne reconnaît d'autres lois, je le crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a pas interdit d'elle-même une conduite que la plus simple honnêteté réprouve.

Le ton âpre de Sibylle et la mesure étudiée de son langage glacé achevaient si cruellement de détruire les espérances dont Raoul s'était bercé un instant, qu'il se sentit défaillir à demi. Il porta une main à son front, qui s'était chargé d'une pâleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle voisine:

— Mon Dieu! murmura-t-il.

— Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le même accent de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur, sur les sentiments de savoir-vivre et de délicatesse que les hommes les plus étrangers à la morale vulgaire sont encore forcés de respecter, quand ils sont des hommes bien nés, et qu'ils tiennent à en conserver le nom… Permettez-moi donc de vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur formelle et incontestable, c'est celle qui défend à un galant homme de s'imposer par la persécution et l'intrigue à un coeur qui le repousse.

— Mon Dieu! répéta la comte, qui croisa les bras sur sa poitrine avec un air de froide résignation.