— Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je m'adresserai à votre raison, à votre bon sens… Cette entreprise, peu honorable, où vous vous obstinez, ne peut aboutir, laissez-moi vous le dire, qu'à votre confusion. Vous vous êtes gagné la partialité de quelques personnes que je respecte profondément, et vous vous flattez que je céderai un jour ou l'autre à leur influence… Eh bien, je vous atteste, monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma déférence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, me faire dévier de la ligne de conduite que je me suis tracée vis-à-vis de vous,… et je vous atteste encore que votre persévérance, durât-elle des années, ne ferait que rendre vos prétentions plus vaines, en redoublant dans mon coeur les sentiments de dédain et de mésestime que de tels procédés m'inspirent.
Le comte de Chalys étendit le bras vers l'un des angles de l'autel:
— Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui parlez,… ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre que voilà!
Une flamme de colère s'alluma dans l'oeil de Sibylle.
— Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille odieusement outragée, et qui certes n'eût pas été soumise à cette indignité, si vous aviez vu près d'elle une seule main capable de la défendre ou de la venger!
A ces mots, une sorte de cri sourd s'échappa de la poitrine de Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:
— Retirez-vous! lui dit-il.
Stupéfiée par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune fille ne bougea pas.
— Retirez-vous! répéta Raoul avec force… Vous êtes une enfant insensée! et vous me feriez perdre à moi-même la raison,… avec la patience et le respect!… Quoi! voilà donc vos vertus,… votre charité,… votre religion, mademoiselle Sibylle!… Bonté du ciel!… Je suis un homme sans conscience,… sans honneur,… sans coeur,… sans âme!… Et pourquoi? Est-ce parce que je vous aime tendrement, fidèlement, follement, à travers tous les dégoûts, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous m'abreuvez?… Non!… c'est parce que je ne crois pas, n'est-il pas vrai?… parce que je n'ai pas la foi? Voilà le crime, n'est-ce pas?… qui me vaut tant de réprobation et de mépris?… Eh bien, je n'accepte pas votre anathème, entendez-vous? et votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!… Mais quel est donc enfin ce comble de déraison et d'iniquité?… Comment! la dernière des vieilles femmes de ce village qui pour toute vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire, sera une sainte à vos yeux!… Et moi, qui ai toute ma vie cherché la vérité de tout l'effort de ma pensée… et dans l'angoisse la plus sincère de mon âme, je serai un misérable!… Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable,… l'incrédulité indifférente et railleuse,… mais l'incrédulité qui souffre, qui implore, qui respecte,… respectez-la!
La jeune fille, muette et comme pétrifiée sur les dalles, le regardait et l'écoutait avec un mélange singulier d'intérêt et de terreur. Il fit quelques pas précipités dans l'étroite enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions qui l'agitaient; puis, s'arrêtant brusquement, et montrant la croix qui dominait l'autel: