— Prenez là, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez là, mademoiselle Sibylle, une leçon de justice et de charité! Rappelez-vous le cri de détresse et de défaillance qui s'est élevé de cette croix: "Mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle de bien d'autres en ce siècle. Est-il donc si coupable?… Ah! il y a des blasphèmes, sachez-le, qui valent des prières,… et il y a des impies qui sont des martyrs!… Oui, je crois fermement, quant à moi, que les souffrances du doute sont saintes, et que penser à Dieu, y penser toujours, même avec désespoir, c'est l'honorer et lui plaire!… Je crois que le seul crime irrémissible à ses yeux, c'est l'insouciance et la raillerie brutale vis-à-vis des grands mystères où il se cache, et qui nous environnent… Oui, passer sur cette terre, voir le ciel sur sa tête, la création tout entière autour de soi,… et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'éternelle vérité,… oui, cela est coupable, cela est honteux et dégradant!… Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,… et même le maudire, s'il ne répond pas,… porter cette pensée et cette tristesse à travers tout,… en sentir sur son front la pâleur soudaine au milieu des plus riantes fêtes de la vie,… est-ce donc là de l'impiété, grand Dieu?… En tout cas, c'est la mienne!… Si elle me fait criminel, je le saurai peut-être un jour;… je sais, quant à présent, qu'elle ne me fait pas heureux… Mais du moins, Sibylle, — écoutez bien! — elle ne me dessèche pas le coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme moi-même, cruellement abandonnés en ce monde aux caprices du hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de sacrifier à de misérables scrupules mes sentiments les plus vrais, mes élans les plus purs; elle ne m'apprend pas à immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bénir, mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas: — la bonté!… Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez heureuse… Vous serez obéie!… Et j'ajoute que je vous connais assez désormais pour vous obéir sans regret!

En achevant ces mots, Raoul se détourna comme pour ne pas voir la jeune fille s'éloigner.

Sibylle parut hésiter un moment, puis, s'avançant lentement vers lui:

— Raoul! dit-elle.

En entendant son nom prononcé par cette douce voix sur le ton de la prière, le comte se retourna brusquement et regarda Sibylle avec un air de profonde surprise.

— Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous êtes injuste, et vous me méconnaissez… Pouvez-vous croire vraiment que j'aie sacrifié vos sentiments, — et les miens, que je ne cherche pas à vous cacher, — à ces étroits scrupules dont vous parlez? que j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'être impie et d'offenser Dieu? Non,… j'ai craint d'être plus malheureuse encore que je ne le suis, et de l'être surtout avec moins de dignité. — Tâchez de me comprendre, je vous en prie… Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pensée pour moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces unions qui naissent du caprice d'un jour, — et qui ne lui survivent pas… Et ce n'est pas seulement ma fierté, Raoul, qui se révolte à cette pensée,… c'est mon coeur,… mon coeur, dont la tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu à vous offrir, je le sentais infini, je le sentais éternel! et j'aurais voulu que le vôtre fût égal! — Ah! vous m'aimez, je le sais,… et vous êtes un homme sincère et loyal;… mais ne savez-vous pas vous-même ce que deviennent en ce monde les sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne s'appuient pas sur Dieu,… quand ils ne se purifient pas,… quand ils ne s'éternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas, dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de constance à l'affection de deux coeurs… l'espérance commune d'un avenir sans fin?… Eh bien, cette espérance, vous ne l'avez pas! ce lien impérissable nous eût manqué… Vous aimez ma jeunesse, — qui demain ne sera plus;… mais ce qui sera toujours,… mon âme, — comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez pas!… Un jour j'aurais aimé seule!… J'en étais persuadée… Hélas! je le suis toujours,… et plutôt que d'affronter cette horrible douleur, j'ai voué ma vie à la solitude, à l'abandon, aux regrets,… préférant briser mon coeur de ma main… que de le sentir jamais brisé par la vôtre… Voilà mon crime, à moi,… et malgré ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?… me rend-il indigne de votre estime?

Raoul resta un moment sans répondre, les yeux attachés avec une secrète admiration sur le visage de la jeune enthousiaste, qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un éclat presque surnaturel. — Puis, comme se parlant à lui-même:

— Pauvre enfant! dit-il.

Elevant ensuite la voix:

— Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,… je vous remercie même,… quoique vous me désespériez; mais vous me parlez avec confiance, avec bonté,… vous me traitez en ami,… je vous remercie! — Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je avoir cette consolation, dites, ne fût-ce que pendant mon séjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;… je vous connais bien maintenant,… et je n'essayerai même pas de vous fléchir;… mais, à défaut d'un lien plus étroit, cette sympathie qui nous unit ne peut-elle avoir sa douceur,… et ne sommes-nous pas capables tous deux d'une telle amitié?