En lisant cette signature, Sibylle pâlit.
VI
L'AMOUR DE CLOTILDE
A l'heure même où, sous la voûte des avenues de Férias, Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de Raoul, une scène d'amour fort différente se passait dans le salon d'une de ces élégantes résidences d'été qu'on voit suspendues à peu de distance de Paris sur les coteaux de Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propriétaire de cette habitation, avait eu ce jour-là à dîner un mai qu'il s'était fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni pourquoi. C'était Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied de la familiarité dans la maison de ce jeune homme, Gandrax n'avait pas eu besoin de déployer les souplesses stratégiques qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de son naturel se fût difficilement prêtée. Le génie de Clotilde avait pourvu à tout. Comme toutes les femmes à tête forte qui méditent d'unir les agréments de l'indépendance aux bénéfices d'une situation régulière, elle avait jugé bon d'affermir préalablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une confiance à toute épreuve. Avec une imagination de feu et nuls principes, elle avait su lui persuader qu'elle était à la fois une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pénétré de cette flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de secrètes ardeurs qui n'étaient égalées que par son respect. S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les théâtres ou dans les tribunes du sport quelques amours moins éthérées et plus en harmonie avec l'argile inférieure dont il se sentait pétri, il en rapportait des remords et des terreurs qui n'échappaient point à Clotilde et qui achevaient de lui assurer l'empire. Le jeune baron, malgré tout, était trop amoureux de sa femme pour n'en être pas jaloux. Ce fut donc avec une véritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner l'activité de sa pensée vers les hautes spéculations de la science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La réputation de Gandrax était d'ailleurs particulièrement rassurante; l'intégrité de ses moeurs n'était pas moins notoire que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince cervelle faire un coup de diplomatie raffinée en ménageant à sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son intimité domestique un homme qui semblait devoir y être une égide plutôt qu'un danger.
Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait été le reflet que jetait sur lui son amitié avec Raoul. Puis peu à peu la puissance personnelle, la beauté imposante et la célébrité du jeune savant avaient exercé sur l'esprit de Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre pour de l'amour. Désespérée à ce moment même par l'abandon et par le départ de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre les traces, elle s'était livrée brusquement à cet entraînement équivoque dont un goût subit pour les curiosités de la science fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans sincérité ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de s'initier aux graves études qui occupaient Gandrax, et de donner à leur liaison un caractère élevé qui en rachetât vis-à-vis d'elle-même les tristesses et les rougeurs. Née avec de grandes passions, Clotilde n'était pas une âme basse, et même dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse originelle étouffée par une éducation détestable.
Louis Gandrax avait eu une jeunesse ascétique. Assailli sans sa maturité par un de ces amours vengeurs que déchaîne quelquefois le démon de midi, il avait transigé avec son orgueil, qui était sa maîtresse vertu, par un singulier compromis. Impuissant à vaincre sa passion, il avait cru faire acte de supériorité dominatrice en l'imposant à Clotilde, et il était parvenu ainsi à ériger en nouveau triomphe de sa volonté ce qui n'en était au fond qu'une défaillance. Ce triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la beauté de Clotilde, secrètement touché de l'auréole de gloire mondaine que cette conquête élégante ajoutait à son front sévère, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux délices et aux vanités d'un amour qui lui paraissait compléter sa fière personnalité. Il arrangea pour toujours son existence dans ce cadre idéal, et il se vit même couronné devant la postérité du prestige d'une de ces grandes liaisons en même temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne dédaigne pas de consacrer. Dès ce moment, le jeune matérialiste foula d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir, et il put se répéter, avec plus de certitude que jamais, son axiome favori: "Il y a un Dieu!… c'est l'homme qui sait et qui veut!"
Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre formellement dans cette soirée même où nous le retrouvons à Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le prétexte ordinaire d'études et d'expériences scientifiques, il avait passé la journée chez Clotilde, qui s'était organisé un petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqué à son arrivée une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui révélait la présence du comte de Chalys à Férias, en joignant à cette nouvelle quelques détails venimeux sur la personne de Raoul, sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame de Val-Chesnay s'était extrêmement divertie à la pensée du comte de Chalys transformé en ermite et en enfant de choeur. Gandrax s'était contenté de lever les épaules et d'éviter ce sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du jour, et pendant le dîner, en particulier, elle avait décoché à Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans inquiéter le jeune savant, avaient légèrement blessé son orgueil. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement à ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que son langage et sa physionomie exprimaient avec prédilection. Il était toujours sorti de ces épreuves avec une confiance plus forte dans cette suprématie irrésistible et magnétique qu'il aimait à se reconnaître. Il ménageait ce soir-là à son élève une de ces répressions ironiques; il attendait donc avec impatience que M. de Val-Chesnay voulût bien, suivant son usage, aller fumer dans son parc ou dans ses écuries, et le laissât en tête-à-tête avec Clotilde dans le salon d'été, où ils avaient passé en quittant la table.
Mais Clotilde, de son côté, lui ménageait une surprise. Elle venait de s'étendre sur une causeuse dans une attitude de nonchalance épuisée. Au moment où le débonnaire baron s'esquivait discrètement, elle l'appela tout à coup d'une voix caressante:
— Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!… Nous sommes seuls,… et je vous ai vu si peu aujourd'hui!
M. de Val-Chesnay, peu habitué à ces élans de tendresse, s'arrêta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude, alluma un cigare, et s'établit dans un coin retiré du salon, pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie à deux pas de la causeuse et lançait à Clotilde un coup d'oeil sévère. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla vaguement, pendant quelques minutes, à travers la porte entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis, s'adressant de nouveau à son mari du même accent affectueux et pénétré: