— Dites-moi que je vous fais pitié, murmura-t-elle, et je pars!

— Oui, vous me faites grande pitié, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui étincelaient sous ses pleurs, soupira longuement et sortit à pas lents.

Le surlendemain, dans la matinée, M. de Chalys remontait en wagon et reprenait le chemin de Férias.

VII

LE CYGNE

Ce n'était pas sans quelque hésitation que le comte de Chalys avait pris le parti de retourner à Férias. Son bref séjour à Paris, et les événements qui l'avaient marqué, semblaient avoir rompu le charme dont la main délicate et pure de Sibylle l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'était comme éveillé de ce rêve, et il y voyait une sorte d'enfantillage à demi ridicule auquel il s'étonnait de s'être prêté si longtemps. Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter dans le cours du voyage. Le contact de la vie réelle, de ses tristesses et de ses dépravations avait rejeté sa pensée dans tous les découragements et dans toutes les ironies du scepticisme; la mort sèche et brutale de Gandrax l'avait replongé en pleine matière; son entrevue même avec Clotilde l'avait profondément troublé. Malgré les révoltes de sa conscience, les transports, les ardeurs, les paroles enflammées de la jeune femme avaient fait monter à son cerveau la fumée des amours païennes, et lui laissaient encore dans les veines une ivresse secrète; il la voyait toujours à genoux devant lui, dans le désordre de ses pleurs, de sa beauté et de sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion emportée et prête à tous les sacrifices, il était tenté de l'admirer et de la déifier comme une vertu supérieure à toute autre, et près de laquelle l'amour scrupuleux et timoré de mademoiselle de Férias pâlissait étrangement. Il était parti cependant, peut-être pour épargner à Sibylle un coup trop soudain, peut-être pour se soustraire lui-même à des entraînements dont il sentait l'horreur.

Quand il arriva le soir au presbytère, l'abbé Renaud, à qui il avait écrit la veille pour le préparer à son retour, l'informa que la famille de Férias l'attendait pour dîner. Il retint la voiture qui l'avait amené de la gare, et se fit conduire au château. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reçut ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur, et que son visage et son accent même trahissaient. Les tristes circonstances qui l'avaient appelé à Paris, le deuil qu'il en avait rapporté, expliquaient suffisamment son attitude au marquis et à la marquise de Férias; mais Sibylle parut être plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard lorsqu'elle avait tendu la main à M. de Chalys une expression de curiosité inquiète qui le surprit et l'embarrassa. Dans cette nature fine, délicate et sensitive à l'excès, le tact et le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne cessa de l'observer pendant le dîner avec le même air d'anxiété. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa coutume, à l'heure de la prière, comme pour éviter d'y assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la soirée son rôle de maîtresse de maison avec son calme habituel, quoiqu'elle fût fort pâle. Elle se mit un instant au piano, servit le thé, et crayonna sur un bout de table, à l'ombre de ses blonds cheveux, en échangeant avec M. de Chalys quelques paroles indifférentes.

Il était dix heures et demie quand il se retira. En sortant du château, il s'arrêta sur le haut du perron comme frappé du spectacle qui s'étendait sous ses yeux. La soirée, déjà froide, était belle et pure: un mince croissant d'argent glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparaître derrière la cime noire des bois; il répandait encore une aube limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au delà quelques pâles rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres, dans l'eau des bassins et sur le plumage éclatant d'un cygne immobile. C'était une scène d'une paix et d'un silence comme enchantés. Raoul la contempla un instant et soupira longuement. Un bruit léger le fit retourner: il vit mademoiselle de Férias à deux pas de lui.

— Vous êtes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave sonorité d'accent qui était la séduction de sa voix.