— Madame, dit Raoul avec gravité, je ne vous reproche rien, et je me reproche amèrement, à moi, la conduite inconsidérée qui a pu vous préparer de telles fautes et de tels chagrins… Je vous en demande même pardon, si vous le voulez. Maintenant vous devez comprendre que nous sommes séparés par le plus profond des abîmes, et que cette explication ne saurait se renouveler ni même se prolonger entre nous sans prendre une couleur odieuse… Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un fauteuil, comme accablé par les sensations pénibles de cette scène. La jeune femme s'était levée.

— Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se détourna en appuyant son front sur sa main.

— Ah! reprit-elle du même accent suppliant, que vous êtes dur! Je vous demande si peu,… moi qui vous avais tant donné! Est-ce que cet amour enfin,… l'unique de ma vie!… ne me vaudra pas à ce dernier moment… une parole de bonté,… de compassion?… Ah! soyez sûr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous quitter,… pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froissée: elle s'était mise à genoux et se traînait sur la tapis.

— Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop… On m'a perdue dès l'enfance en ne me laissant connaître d'autres lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mérite au monde, pas une vertu, pas une croyance… Je sais aimer seulement,… et je vous aime!… Vous êtes ma religion;… je vous aime… comme je voudrais aimer Dieu!… Ah! si vous m'aviez mieux connue, vous n'auriez pas tant dédaigné peut-être une tendresse comme la mienne,… car je vous jure qu'il n'y en a pas une semblable sous le ciel!… Maintenant tout est fini,… je le sens,… et il y a presque de la démence à espérer que votre coeur s'ouvre jamais pour moi… Sachez bien cependant,… voilà ce que je veux vous dire,… sachez que je vous reste consacrée et dévouée,… et qu'à l'heure où vous le voudrez,… sur un mot, sur un signe,… je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde à deux genoux,… comme votre servante et votre esclave!… Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son sein et la pressa sur ses lèvres. — Raoul se dégagea avec une sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se levant lui-même:

— Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et impérieuse.

Elle était debout, toute frissonnante et comme près de défaillir.