— Bien cher,… oui…

— Le vôtre me sera sacré… Je ne verrai jamais un ciel d'été ni une belle nuit sans penser à vous et sans vous bénir.

— Me bénir!… dit Raoul amèrement.

— Oui, vous bénir… Vous avez mis dans ma vie quelques heures douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai dû aussi les émotions les plus élevées, les joies les plus profondes qui puissent ravir l'âme d'une femme… et d'une chrétienne… Quelle soirée heureuse que celle qui précéda votre triste départ! Quel moment que celui où je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu y descendre!… Vous me disiez ce soir-là des choses si justes, si nobles, si dignes de vous!… J'y ai souvent pensé depuis,… non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma foi,… je ne comprends pas le doute… Le nom de Dieu est écrit pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque feuille, sur chaque étoile; ce silence même de la solitude, de la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement, que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes lèvres respirent… Mais ce que vous disiez me frappa… Que j'aurais aimé à parler souvent avec vous de ces choses élevées!… Je n'osais pas… Je suis plus femme que vous ne le croyez,… je le suis trop peut-être… Je redoutais de vous plaire moins,… de perdre à vos yeux un peu de ce prestige qui vous avait touché,… de vous sembler une pédante et une prêcheuse… N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins, m'abandonner à cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de vous apparaître, quand vous penserez à moi dans l'avenir, sous une forme chagrine et déplaisante?

— Ne le craignez pas…

Ils continuaient, pendant cet étrange dialogue, de s'avancer dans l'intérieur du bois, tantôt perdus dans l'ombre épaisse des futaies, tantôt traversant des éclaircies inondées d'une clarté stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne s'égarait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour à tour avec une prédilection calculée vers chacun des sites qu'elle avait le plus aimés. Elle semblait d'ailleurs avoir recouvré toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans hâte de ce pas élégant, souple et glissant, qui était son allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles avec inquiétude, étonné de ne retrouver dans son langage aucune trace de la vivacité et de la fierté fougueuses de son naturel. Sa voix avait un calme et une douceur extraordinaires. Raoul sentait dans cette frêle créature une volonté et une énergie d'un principe supérieur aux passions violentes dont il était agité lui-même, et qui se taisaient maîtrisées. Livré à un désordre d'esprit indicible, il se laissait conduire, comme en rêve, par la main de cette enfant, sans résolution, sans force, presque sans pensée.

— Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle… Il y a, disiez-vous, des êtres et des coeurs qu'il est impossible, qu'il semble monstrueux de vouer au néant!… Cela paraît si vrai, si éblouissant de vérité! Puisque nos corps, quand la mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la matière est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus fragile et de plus misérable doit vivre éternellement, comment concevoir que nos pensées les plus hautes et nos sentiments les plus sublimes, que nos dévouements, notre charité, notre foi, nos élans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos larmes, que tout cela doive périr avec nous sans laisser de traces,… sans trouver un avenir, un refuge, une justice!… Ainsi tout survivrait, excepté ce qui est pur!… tout serait éternel, excepté ce qu'il y a en nous de bon et de grand,… excepté tout ce qui honore la vie, tout ce qui décore la terre, tout ce qui plaît au ciel! Oh! non!… il y a, c'est vous encore qui le disiez, il y a une source pure d'où nos âmes descendent et où elles remontent, comme les anges dans la vision biblique… J'aime cette image… Il est doux d'entourer la mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des êtres bien-aimés. — Vous avez perdu votre mère toute jeune, n'est-ce pas, mon ami?

— Toute jeune, oui.

Sibylle cessa de parler. Elle s'était arrêtée sur un plateau découvert, devant lequel s'étendait un horizon de collines étagées et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au loin vers la mer. Au fond des vallées marécageuses et sur les flancs entre-croisés des coteaux flottaient ces vapeurs diaphanes de l'automne qu'on appelle poétiquement dans le pays les dames blanches. Pénétrées par les lueurs sidérales, elles répandaient sur les contours indécis de ce vaste paysage un vague aérien et une sérénité lactée qui ne semblaient pas être de la terre. Mademoiselle de Férias, appuyée sur le bras de Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention profonde. Elle parut se réveiller tout à coup, et reprenant sa marche:

— Allons! dit-elle.