Ils entrèrent alors dans une des parties les plus ombragées du bois. Sibylle avait accéléré son pas. Ils descendirent un sentier rapide, et se trouvèrent soudain sur le terre-plein d'une étroite clairière que dominait la silhouette sombre d'une roche élevée et abrupte, pareille à un fragment de muraille ruinée. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche-à-la-Fée, la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la vallée sauvage où roulait le ruisseau de Férias, dont une brume épaisse marquait au loin les méandres. Quelques feux brisés d'étoiles, perçant à travers la feuillée, scintillaient doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et triste qui semblait ajouter encore au silence de cette solitude.

Sibylle promena longuement son regard autour d'elle:

— C'est là, dit-elle ensuite à demi-voix, que j'ai voulu vous dire adieu,… Raoul. Vous me pardonnerez encore cette faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma raison… Quand je vous ai vu là pour la première fois, vous souvenez-vous?… c'était au printemps et par un soleil charmant… Maintenant… c'est l'automne et la nuit!…

Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, et s'interrompit tout à coup; puis elle se détourna, se jeta la face contre le rocher, et, plongeant sa tête dans les lierres et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle sanglota amèrement.

Raoul, immobile et comme anéanti, regardait ce gracieux fantôme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais semblait être le génie mélancolique de ce lieu solitaire; puis il s'avança lentement, et debout, à deux pas de la jeune fille:

— Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pénétrée; ah! quel jeu barbare vous jouez avec moi… et avec vous-même! quel crime vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!… Nous nous aimons comme jamais deux créatures sur terre ne se sont aimées… Vous pleurez, et j'ai le coeur déchiré… Nous sommes libres,… tout nous donne l'un à l'autre,… le bonheur est là dans nos mains,… et vous le repoussez,… vous n'en voulez pas!… Pourquoi?… Vous le savez à peine vous-même, malheureuse enfant!

— Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fière énergie de son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,… parce que je veux être aimée comme j'aime, et que rien ne dure que ce qui s'appuie là!

Elle montra le ciel.

— Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que vous souffrez, et je voudrais me mettre à genoux pour vous demander pardon de la peine que je vous fais;… mais vous voyez que je souffre bien aussi,… moins que vous pourtant, je le crois,… car moi, j'espère vous retrouver… Oui, je l'espère fermement, Raoul,… j'en suis certaine!… Adieu!

Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait, et elle s'éloigna à la hâte.