Au bout de quelques pas, il la vit s'arrêter, s'appuyer contre un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit murmurer:

— Je ne vois plus!

Il courut à elle:

— Prenez mon bras!… Ne craignez rien de moi… pas un mot de plus, pas une prière… mais il faut que vous retourniez, et vous ne pouvez retourner seule!…

Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui était imprégnée de l'humidité de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit à son bras, et gravit péniblement la rampe qui tournait autour du rocher. Peu à peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la tête penchée, comme étrangère à tout, s'abandonnant au bras qui la guidait.

Après un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard étonné.

— Mon Dieu! dit-elle,… mais je ne reconnais rien, je ne vois pas, je ne me retrouve pas!… Ce brouillard cache tout… Etes-vous sûr d'être dans le vrai chemin?

— Jusqu'ici, je l'ai pensé; mais en ce moment je suis troublé, je vous l'avoue… On ne distingue rien à deux pas!

Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit, sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des marais environnants s'étaient élevées subitement. Elles s'étaient enroulées d'abord, comme des flocons de givre, autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagné tout l'intérieur du bois. Elles prêtaient aux taillis les plus clair-semés des aspects fantastiques, et semblaient dresser, sous le couvert des fourrés et dans l'ombre des hautes futaies, une muraille de ténèbres impénétrable.

Mademoiselle de Férias parut recouvrer tout son sang-froid sous cette impression de la vie réelle. Elle interrogea Raoul sur la direction qu'il avait suivie, hésita et se recueillit, puis poursuivit la même route avec agitation. Elle crut s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'égaraient de plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti était de chercher à regagner la Roche-à-la-Fée, espérant qu'une fois maîtresse de ce point de départ elle pourrait s'orienter avec plus de précision. Ils essayèrent donc de retourner sur leurs pas, et achevèrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce vertige étrange qui nous saisit quand tous nos guides ordinaires nous font défaut. Sibylle crut bientôt reconnaître, à quelques vagues indices, qu'ils avaient dépassé la limite des bois contigus au parc, et qu'ils étaient entrés dans la forêt qui en était le prolongement, et dont les dernières cimes couronnaient de hautes falaises à deux lieues du château.