Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son cours et touchait à son terme. — L'abbé Renaud, se rendant un jour au château pour donner à mademoiselle de Férias, qui avait alors une douzaine d'années, une de ses dernières leçons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scellée des armes épiscopales. Il s'assit pour la lire sous un des arbres du chemin. Il l'eut à peine parcourue qu'il devint pâle comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui coulait près de là dans le fossé, y puisa de l'eau avec sa main et ne but quelques gorgées, puis il se remit en route d'un pas chancelant. Comme il arrivait au château, M. et madame de Férias, frappés du bouleversement de ses traits, l'interrogèrent avec anxiété: il leur tendit en soupirant la lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un avertissement sévère et même menaçant: on lui reprochait son esprit de novation et de désordre, ses discussions avec son conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations d'intimité avec des personnes appartenant à la secte protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire scandaleux, et qui le poussaient dans des voies à peine orthodoxes. Ce dernier grief, qui était celui auquel on paraissait attacher le plus de gravité, reposait sur un fait véritable, bien qu'on en tirât des conséquences erronées: depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale, fruit d'une mutuelle estime, s'était établie entre l'abbé Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vénération pour les vertus du vieillard, se plaisait à lui témoigner sa déférence en assistant plus régulièrement qu'autrefois à ses leçons, qui présentaient d'ailleurs plus d'intérêt que par le passé. Le curé, qui avait du reste abandonné toute idée de prosélytisme vis-à-vis de l'Irlandaise, se montrait touché d'un respect et d'une sympathie dont il appréciait la valeur. Leurs relations se bornaient là, et la méchanceté la plus noire avait pu seule y trouver le prétexte d'une dénonciation.
— Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abbé Renaud en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car, où il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra.
Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle qui précédait la bibliothèque et qui était particulièrement réservée aux études de l'enfant. Ayant épuisé depuis quelque temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore avant la première communion de Sibylle, à lui retracer une histoire générale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il avait à parler ce jour-là de la réforme et de la naissance du protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer.
— Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi?
L'Irlandaise, les yeux penchés sur un ouvrage de broderie, reprit alors l'attitude muette et réservée qu'elle avait coutume de garder pendant les leçons du curé. Il rappela d'abord brièvement les détails historiques de la révolution religieuse du XVIe siècle; venant ensuite au commentaire moral de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mélange de simplicité et d'élévation qui était devenu de jour en jour l'accent de son langage:
— En résumé, ma fille, personne ne peut nier qu'à cette époque l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne fussent en proie à des abus et à des scandales affligeants; mais ces désordres n'étaient qu'à la surface; l'Eglise avait en elle-même, dans sa constitution, dans ses propres forces, dans ses lois, dans sa liberté, tous les éléments de sa régénération: elle l'a prouvé. La conscience publique avait donc raison de réclamer des réformes; mais fallait-il les chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des siècles, l'oeuvre de tant de génie et de vertu, cet édifice de l'unité de la foi, dont j'ai essayé de vous faire concevoir la grandeur? Fallait-il briser cette chaîne irréparable de traditions qui, de concile en concile, de saint en saint, d'apôtre en apôtre, remontait fidèlement jusqu'au Christ lui-même, rompre à jamais cette union touchante et sublime de tous les enfants de l'Evangile au pied des mêmes autels, autour de la même table? — Non, il ne le fallait pas. L'impatience de l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut être patient devant les choses éternelles. — Il y a des jours, ma fille, où le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La même confiance n'était-elle pas permise, et même commandée vis-à-vis de l'Eglise obscurcie, mais restée pure sous ses voiles? Ceux qui la profanaient étaient des hommes: ils pouvaient s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait attendre; au lieu d'attaquer et de détruire, il fallait prier et espérer… Et comment ne pas espérer? L'Eglise n'avait-elle jamais, avant cette époque, traversé des jours sombres? n'en était-elle pas sortie avec tout son éclat? Dieu ne pouvait-il d'une heure à l'autre susciter une fois de plus un saint pontife, de sains évêques? Il lui faut si peu de chose pour toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un enfant y suffit… Je suis bien humble sans doute, ma fille, pour entrer en comparaison avec ces grandeurs… Mais voyez cependant! Moi aussi, j'ai été un scandale; moi aussi, j'ai été pour vous, pour d'autres peut-être, une cause de trouble, de doute, d'éloignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix m'a parlé, et j'ai tâché d'être moins mauvais… J'ai prié, j'ai veillé, j'ai souffert, et ma foi a été justifiée: Dieu vous a reprise, et quoiqu'il m'éprouve, je sens qu'il me pardonne!
En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se leva, comme n'étant plus maître de son émotion, et entra brusquement dans la pièce voisine.
La bibliothèque du château, où l'abbé Renaud venait de se réfugier, était une vaste salle, à laquelle des solives saillantes, des meubles rares, des armoires s'élevant jusqu'au plafond, et la couleur uniforme du vieux chêne noirci par les années, prêtaient un caractère claustral. Il s'y promena quelque temps à grands pas, en passant par intervalles une main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil, près d'une grande table qui occupait le centre de la pièce, et demeura plongé dans une méditation dont la contraction de son visage révélait les douleurs.
La porte s'ouvrit tout à coup en face de lui: il se leva, et vit entrer M. et madame de Férias, suivis de Sibylle, qui tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de mystère et d'allégresse illuminait les traits de tous ces personnages, que le curé, sans concevoir ni soupçonner la part qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son coeur bondir dans sa poitrine.
Le marquis et la marquise, s'effaçant un peu, firent signe à
Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avança, tenant toujours miss
O'Neil par la main.