— Mon père, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait catholique, et qui veut communier avec moi.
L'abbé Renaud étendit soudain ses deux bras par un geste d'étonnement inexprimable: ses joues maigres et pâles se teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, après avoir interrogé chacun des assistants, s'arrêtèrent sur ceux de miss O'Neil.
— C'est vrai, monsieur le curé, dit-elle.
Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas; ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne pouvait parler; il tomba à genoux sur le parquet, et, appuyant sa tête grise sur la table qui était devant lui, il se mit à sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de son front heurtant le bois.
Peu de jours après, la nouvelle se répandit dans le pays que l'évêque de *** était arrivé au château de Férias: le prélat avait cédé en effet à la prière du marquis; il avait cru juste de donner à l'abbé Renaud une éclatante réparation, et il voulut recevoir lui-même l'abjuration de miss O'Neil. L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs jugée si complète qu'on put la dispenser du noviciat usité en de pareilles circonstances.
Ces événements avaient été, comme on pense, des coups de foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour où elle connut l'arrivée de l'évêque à Férias, elle prit son parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abbé Renaud, qui eut la bonté de l'embrasser. Elle passa de là dans les bras de M. de Férias, qu'elle avait cessé de saluer, puis dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant à travers ses pleurs "qu'elle avait la tête un peu vive, un peu près du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!"
La première communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le 1er mai. Le printemps était cette année-là tiède et doux. Pendant la nuit qui précéda ce grand jour, un rossignol, qui chantait habituellement dans les bois de Férias, s'exalta fort et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec les sons de harpe extrêmement mélodieux qui s'envolaient par une fenêtre entr'ouverte du château.
Jacques Féray se trouvait le lendemain dans le cimetière au moment où Sibylle le traversa, toute blanche comme une marguerite qui vient d'éclore. Elle lui sourit en passant, et on remarqua que pour la première fois depuis quinze ans Jacques Féray franchit ce jour-là le seuil de l'église. Il resta près de l'entrée, suivit la cérémonie avec un intérêt profond, et vers la fin, — pensant vaguement sans doute à sa petite fille morte, au ciel, aux anges, — il pleura.