— Mon Dieu! disait-elle à ses hôtes, que vous êtes donc heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y êtes-vous point trop habitués pour en bien savourer toutes les douceurs?… Ce calme, ce silence,… et puis ces bruits, ce vent dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le lointain,… ces petits faisans, — ce sont des faisans, n'est-ce pas, ces petites bêtes jaunes?… Non? Ce sont des poulets,… simplement? Tiens! — Eh bien, ces petits poulets qui trottent derrière leur mère en faisant piau, piau,… comme c'est délicieux, mon Dieu! comme c'est intéressant! On passerait l'éternité à sa fenêtre… à voir et à entendre tout cela! Ah! voilà la vie,… la voilà!… La nature, la campagne! Mon Dieu! que vous êtes donc heureux de vivre ici!

Cependant le troisième jour au matin madame de Vergnes confia à la discrète Julie qu'elle n'avait point fermé l'oeil de la nuit.

— Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conçois pas comment ils font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habituée à la plus grande tranquillité (elle demeurait rue de la Chaussée-d'Antin), je ne me ferai jamais à ce tapage-là!… Il y a un tas d'oiseaux qui jacassent dès le point du jour… Mon Dieu! j'aime beaucoup à entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il y a temps pour tout!… Et puis les vaches, les moutons qui hurlent dès l'aurore!… On se croirait dans l'arche, ma parole!… Et puis toujours ce vert épinard sous les yeux!… C'est à dégoûter du vert!… Ca devient un cauchemar, ce vert!… Je vois tout vert, moi, maintenant!… Donnez-moi donc ma petite glace carrée, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois verte! Au surplus, ce n'est pas étonnant,… je dois l'être après une nuit pareille!

Le quatrième jour enfin, madame de Vergnes reçut une lettre qui fut censée la rappeler en toute hâte à Paris. Elle exprima d'amers regrets, se plaignit de sa destinée, et monta en wagon à midi.

— Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille au départ, tenons-nous, tenons-nous, point d'émotion! A bientôt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis pour notre enfer… Ah! voilà la vie, ma pauvre enfant! Adieu! adieu! Tenons-nous, ma chère petite!

Les déchirements de cette séparation n'étaient pas au-dessus de la force d'âme de Sibylle; mais elle eût trouvé en tout cas un appui et des consolations dans la cordiale intimité qui l'unissait alors à son amie Clotilde Desrozais. Clotilde était sortie du couvent depuis deux ans, et à son retour madame de Beaumesnil, sa tante, s'était empressée de la présenter à tout le voisinage. Mademoiselle Desrozais était d'ailleurs fort bonne à montrer: elle avait tenu amplement toutes les promesses de son enfance. Elle était grande, souple, ondoyante; elle avait une masse épaisse de cheveux noirs dont elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait, elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les retroussait en diadème sur son front. Ses bras, ses mains, ses épaules, modelés en plein marbre, faisaient songer aux déesses. Quand elle soulevait sa paupière un peu lourde, sa prunelle lançait un jet de flamme qui se noyait aussitôt dans un fluide velouté. — Sous le rapport moral, on se plut à reconnaître que Clotilde avait beaucoup gagné. Effectivement, comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil en matière d'éducation, l'enfant terrible, turbulente, opiniâtre, maussade, était devenue une jeune personne timide, modeste, parlant peu et à demi-voix, obligeante, prête à tout, même à faire un quatrième au whist, bref une demoiselle exemplaire.

Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractère de Clotilde aucune des aspérités qui avaient autrefois inquiété son affection, elle se livra sans réserve au penchant de son coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes s'établit entre elles. La beauté de son amie inspirait à Sibylle une admiration mêlée de fierté: elle aimait à la citer comme une espèce de type au-dessus duquel son imagination ne concevait rien. Clotilde se prêtait en souriant à cet enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui disant de temps à autre, dans ses impatiences d'artiste:

— Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu es ridiculement belle! Dieu! que c'est bête d'être beau comme ça!

Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se formaliser.

Elle entrait avec la même complaisance dans tous les goûts favoris de mademoiselle de Férias, et se faisait l'écho de ses sentiments, de ses rêves, de ses exaltations avec une facile ardeur, une sorte d'éloquence naturelle et une parfaite sincérité, car elle avait dans l'âme un océan de passion toujours prêt à se répandre, même sur le bien. Si quelque chose lui manquait, ce n'était pas le fonds, mais le discernement, la règle, la prédilection morale. Quoi qu'il en soit, les imaginations élevées, poétiques, généreuses, la passionnaient de très-bonne foi à ses heures, et elle paraissait même souvent, dans la chaleur de son langage, dépasser les aspirations les plus idéales de Sibylle.