Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tardé à remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prît aussitôt un air de mystère, de profonde mélancolie et d'incurable désespoir. Elle se décida donc à l'interroger sur le sens de ces attitudes.
— Tu es trop jeune, ma chère! dit mademoiselle Desrozais en secouant la tête et en soupirant douloureusement.
Cette réponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer la curiosité de Sibylle, qui flairant un roman dans l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de sa confiance. Clotilde résista quelque temps; puis enfin, après avoir fait jurer à Sibylle un éternel secret:
— Ma chère, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me marierai jamais!
— Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un redoublement d'intérêt.
— Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aimée ne peut m'épouser: les circonstances nous séparent à jamais.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Sibylle; mais comment cela est-il arrivé? Où l'as-tu rencontré? Comment s'appelle-t-il?
— Je ne puis te dire que son nom de baptême: il s'appelle
Raoul… Pourquoi rougis-tu?
A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain jusqu'au front.
— Pourquoi rougis-tu? répéta Clotilde, dont le ton s'anima brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!