— Je rougis parce que tu me dis des choses qui me bouleversent… Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?
— Au fait, c'est impossible… Eh bien, ma chère, il avait une cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les petits papiers.
— C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.
— Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre… Enfin il fut accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier qu'elle mit ensuite dans une corbeille… Eh bien! quand on vint à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même nom: Raoul!
— C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.
— Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui était mon amie, — quoique je ne l'aimasse guère au fond, — se leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant cinq minutes!" — Je vis alors qu'il avait un album sur les genoux et qu'il dessinait… Il paraît, par parenthèse, qu'il peint divinement… Quand il eut fini, il m'adressa de la tête et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde, si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès ce moment que nous étions liés pour la vie.
Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses serments d'inviolable fidélité.
— Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.
— Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous étions liés pour la vie?
— Mais il me semble que non, dit Sibylle.