— Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, — car elle ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, — quelque inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans fortune et sans naissance… Est-ce assez clair?… Pauvre Raoul! c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,… car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien, tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,… et il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si nous étions morts tous deux.

Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit une à une de ses lèvres émues.

C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs caresses.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui vient donc là? à qui ce beau chien?

On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond, élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux secondes elle était parée pour le combat.

— Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les
Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.

Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille, dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs entaché d'égoïsme.

Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt, crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix. "J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse, pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle que peut espérer votre petite iconoclaste… Tenez! vous pouvez voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du mien… Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,… un peu jeune, vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut; d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre… Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant d'être sage, est la mère naturellement,… une sainte, — pas un aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté. Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la pensée de le plonger dans le tourbillon parisien… Quant au jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,… il est bien! — Mon Dieu! il n'y a rien à dire,… mais il est bien! Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille… Tenez! voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;… elle monterait en croupe, si elle osait… Pauvre femme!"

M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier les voeux de leurs familles.

Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. — Ce fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay, après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas l'opportunité.