A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille, s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même, figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"
Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.
Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque, transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris, répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de Férias.
— Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une pause silencieuse, comment le trouves-tu?
— M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit
Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.
— Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.
Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:
— Bah! dit-elle, quelle sottise!… Ah! cela vient bien!
Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle avait vivement esquissé:
— Tiens! le voilà, mon mari!